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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/757

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MORETO




Le théâtre espagnol, dont la richesse est en quelque sorte proverbiale, est loin d’être aussi connu que sa célébrité pourrait le faire supposer. Depuis deux cents ans, l’opinion de l’Europe a changé plus d’une fois en ce qui le concerne, et ses titres de gloire ont été bien diversement appréciés, suivant les variations qu’ont éprouvées le goût et les doctrines littéraires. Au commencement du XVIIe siècle, à l’époque où l’Espagne, déjà sur son déclin, était pourtant encore la première des puissances, où ses usages, ses modes, sa langue, régnaient dans toutes les cours, où elle imposait aux autres pays les principes, les caprices même de sa littérature, presque au même degré que la France l’a fait depuis ; à cette époque, son théâtre était l’objet d’une admiration universelle. Les immortels ouvrages des Lope de Vega, des Calderon, et même de leurs émules moins fameux, avaient à peine paru, qu’ils étaient traduits au-delà des Pyrénées, et que des imitations plus ou moins heureuses les reproduisaient sur les scènes étrangères. C’est par ces imitations que le grand Corneille commença sa brillante carrière, et tout le monde sait qu’il puisa dans les ouvrages de deux poètes espagnols du second ordre non-seulement l’idée, mais les principaux développemens et même les traits les plus saillans de la première tragédie et de la première comédie vraiment dignes de ce nom qu’ait possédées la France.

Cet état de choses changea bientôt. La puissance et le génie abandonnèrent à la fois le sol de l’Espagne, opprimée par un despotisme ignorant. La France, au contraire, sortant des discordes civiles qui avaient long-temps arrêté ses progrès, s’éleva en un moment, à l’ombre du pouvoir absolu, mais vigoureux