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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/742

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tyrannie capricieuse, ivre, frénétique, qui rappelait celle de certains empereurs romains. Tantôt il proscrirait toutes les sectes musulmanes, faisant écrire sur les murailles les anathèmes qu’il lançait contre elles, et défendant, sous peine de mort, de les effacer ; tantôt il proclamait la liberté de conscience la plus absolue, ou bien il accablait de faveurs les chrétiens et les juifs, pour les persécuter bientôt avec violence, pour leur imposer, par exemple, des vêtemens marqués de signes ignominieux. Les prescriptions les plus puériles, les lois les plus ineptes étaient le fruit de cette fantaisie sans frein : on ne pouvait approcher de son palais sans être tué immédiatement ; l’usage de certains légumes était puni de l’échafaud. Afin que les femmes ne pussent sortir de chez elles, il était enjoint aux cordonniers de ne les point chausser, sous peine de mort. Pour imiter Néron, Hakem fit mettre le feu à l’ancienne capitale de l’Égypte, et il se plut à contempler l’incendie ; une autre fois il prit plaisir à faire murer subitement le bain des femmes, et rit long-temps de leurs cris et de leurs gémissemens. Les aboiemens d’un chien ayant effrayé l’âne sur lequel il était monté, il dressa immédiatement contre les chiens des listes de proscription, et en lit périr plus de trente mille en un jour, dans la seule ville du Kaire. Tant de crimes, tant de folies devaient trouver des vengeurs. Pour prévenir leur propre perte, ses sœurs et le chef de ses troupes l’assassinèrent sur le mont Mocaltam, où il allait tous les matins pour s’entretenir, disait-il, avec Dieu, comme Moïse au Sinaï.

Comment un tel monstre est-il parvenu à se faire adorer ? Comment la religion qui l’avait déifié lui a-t-elle survécu, et s’est-elle conservée encore, après huit cents ans, à travers les obstacles et les évènemens ? Hakem se vit servi dans son projet insensé par Hamza et un certain Mohammed, le premier Persan, le second Turc. Hakem fut le dieu et Hamza le pontife suprême ; voilà le seul fait bien établi de cette étrange institution. Jusqu’ici on n’avait parlé que très vaguement du culte des Druzes et de leurs dogmes. Eux-mêmes recommandaient comme le plus grand, le plus sacré des préceptes, un silence absolu sur leur foi. Le Livre de la Loi, enfermé dans une sorte d’arche sainte, n’était accessible qu’au chef des initiés, et le Druze infidèle qui trahissait le secret de sa croyance était publiquement mis à mort. M. de Sacy étudie, pour la première fois, avec ensemble, et après avoir soumis à une critique sévère et comparé entre eux les documens originaux, cette religion qui s’entourait de voiles, comme la statue d’Isis. Constatons quelques-uns de ces curieux résultats.

L’unité et l’incompréhensibilité de Dieu, tel est le caractère primordial, essentiel de cette religion. De là vint le nom d’unitaires donné à ces sectaires. La théodicée des Druzes est incomplète, mais souvent élevée ; elle proclame un être suprême sans attributs, sans bornes ; elle déclare que la manière la plus parfaite de confesser Dieu, c’est de le chercher fort au-dessus du comment et du , c’est de ne le faire ni extérieur, ni intérieur, ce qui supposerait des idées de relation. Voilà, en deux mots, la métaphysique religieuse des Druzes. En tant qu’abstraction, et tout inacceptable qu’elle soit, elle me paraît valoir