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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/723

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ainsi à distance, veulent nous voir de près et font de fréquentes périgrinations de notre côté. Ils ont plus d’une fois reproché amèrement à nos écrivains de mal dépeindre l’Allemagne, et tiennent sans doute à nous enseigne de quelle manière on apprend à connaître les mœurs, l’esprit, le caractère d’une nation étrangère. Or veut-on savoir comment les voyageurs d’Allemagne qui s’en vont disant : — J’ai vu la France, — l’ont réellement vue et étudiée – voici deux faits qui peuvent en donner l’idée. Un Allemand arrive à Paris il y a quelques années, et notez que c’était un Allemand investi de graves fonctions, professeur d’université, docteur en philosophie ; membre futur du consistoire, bref un personnage considérable. Il débarque dans la rue Richelieu, ce refuge classique des étrangers et des provinciaux, et le jour même de son arrivée adresse une demande d’audience aux douze écrivains qu’il regardait comme les sommités de la littérature. Le premier était M. de Châteaubriand, le second M. Paul de Kock, et je crois que M. Touchard-Lafosse arrivait immédiatement après M. Victor Hugo. S’il revenait aujourd’hui, il ne pourrait faire moins que d’ajouter à sa liste le nom de M. Flourens. Le lendemain il prit un cabriolet de remise et fit onze visites. Il aurait bien souhaité faire du même coup la douzième ; mais pour celle-ci il fallait passer la barrière, car elle s’adressait à Béranger, et l’illustre poète demeurait à Passy. Une fois cette première tâche accomplie, l’Allemand alla voir les Invalides et Franconi, la Bourse et le Café des Aveugles, le Jardin-des-Plantes et le Père-Lachaise. Il lorgna trois magasins de librairie et deux boutiques de lithographies, prit des notes sur la situation des affaires dans le journal du soir et dans un pamphlet de M. de Cornienin, acheta trois romans qu’il se proposait de traduire, et regagna les messageries Laffitte. Huit jours après avoir fait son entrée dans la rue Richelieu, il parcourait déjà la route d’Allemagne, et à peine de retour dans son université, il écrivait un assez gros volume intitulé : LETTES SUR PARIS [1].

Un autre Allemand qui n’est pas encore professeur ; mais qui aspire à le devenir, et qui désire préluder aux succès du professorat par des succès littéraires, est à Paris depuis trois ans, retiré dans son hôtel tout aussi discrètement qu’il pourrait l’être à Goettingue où à Leipzig dans sa cellule d’étudiant. Il ne sort pas, il ne va pas dans le monde, il ne se mêle à aucun mouvement politique et à aucune coterie de salon. Si quelqu’un vient le voir, soyez sûr que c’est un Allemand ; s’il se décide, par un beau jour, à quitter ses pantoufles, sa robe de chambre, et à se lancer intrépidement sur le pavé de la rue, c’est aussi pour aller voir un Allemand. Le reste du temps, il compulse avec une merveilleuse patience les plus lourds volumes, il analyse d’un bout à l’autre le Moniteur, il traduit des colonnes entières de nos journaux. Si, lorsqu’il est ainsi occupé avec ses cahiers de notes, une émeute vient à passer, ou si une tuile tombe du toit, il met le nez à la fenêtre, puis se hâte bientôt de retourner comme une infatigable fourmi à son labeur. Or, quel beau livre croyez-vous qu’il prépare dans cette retraite si bien close, dans cette vie fermée à la vie

  1. Briefe über Paris, von O.-L.-B. Wolff.