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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/715

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l’importance de la forme ; que, dans son culte fervent pour les merveilles rhythmiques de la renaissance, elle s’est parfois montrée scrupuleuse jusqu’à la puérilité. Je ne me ferai pas prier pour reconnaître qu’elle a souvent pris le vêtement de la poésie pour la poésie elle-même ; mais elle a remis en honneur les lois trouvées et promulguées par le XVIe siècle, et ces lois sont aujourd’hui si claires, si bien définies, si populaires, qu’il n’est plus permis de les violer. Il n’y a pas de stances possibles sans rimes entrelacées ; il n’y a pas de strophes sans rimes séparées par des intervalles réguliers et prévus ; il est absolument nécessaire, dans les strophes de dix vers, que le septième vers rime avec le dixième. Or, plus d’une fois, dans ses deux nouvelles satires, M. Barbier n’a tenu aucun compte de ces vérités élémentaires. Nous n’avons pas la prétention de lui enseigner ce qu’il sait aussi bien que nous, de lui rappeler ce qu’il ne peut avoir oublié ; mais notre devoir nous commande d’appeler son attention sur des négligences qui frapperont sans doute les yeux les moins clairvoyans. Oui, l’école littéraire de la restauration a trop souvent pris la forme pour la pensée ; mais la forme bien comprise, réduite au seul rôle qui lui convienne, peut rendre à la pensée des services importuns, et l’auteur des Iambes l’a souvent prouvé. Si les deux nouvelles satires de M. Barbier n’obtiennent pas le même succès que ses précédens ouvrages, il devra s’en prendre surtout au moule indécis dans lequel il a jeté ses idées. Cependant l’incorrection du style et le défaut de précision dans la forme ne suffiraient pas seules à expliquer la tiédeur du public, car la foule qui admire la Curée ne se préoccupe guère des questions grammaticales ou rhythmiques. Ce qui blesse les lecteurs pour qui la littérature est un délassement et non une profession, c’est le développement démesuré que M. Barbier a donné à sa pensée. Il y a certainement, dans la corruption, dans l’orgueil poussé au crime par l’impuissance, la matière de deux satires excellentes ; mais ces deux satires ne sont possibles qu’à la condition de se renfermer dans de justes limites. Le peintre, quel que soit son talent, doit toujours régler l’étendue de la toile sur la nature et l’importance du sujet ; or, c’est là précisément ce que M. Barbier n’a pas fait. Il eût écrit sans doute sur la corruption et sur l’orgueil deux iambes énergiques ; en choisissant pour sa pensée un cadre trop étendu, il a composé deux poèmes dont la valeur sera vivement contestée par les juges compétens, et que la foule n’adoptera pas ; mais il est homme à prendre bientôt une revanche éclatante.

GUSTAVE PLANCHE.