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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/702

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ces débris d’espérances littéraires et de naufrages, n’y aurait-il donc pas à refaire encore une noble escadre, un grand radeau ?

La critique surtout (hélas ! c’est le radeau après le navire), la critique, par épuration graduelle et contradiction commune des erreurs, tend à se reformer et à fournir un lieu naturel de rendez-vous. La critique est la seconde face et le second temps nécessaire de la plupart des esprits. Dans la jeunesse, elle se recèle sous l’art, sous la poésie ; ou, si elle veut aller seule, la poésie, l’exaltation s’y mêle trop souvent et la trouble. Ce n’est que lorsque la poésie s’est un peu dissipée et éclaircie, que le second plan se démasque véritablement, et que la critique se glisse, s’infiltre de toutes parts et sous toutes les formes dans le talent. Elle se borne à le tremper quelquefois ; plus souvent elle le transforme et le fait autre. N’en médisons pas trop, même quand elle brise l’art : on peut dire de ce dernier, même lorsqu’il est brisé en critique, que les morceaux en sont bons. Fontenelle nous est un grand exemple il n’avait été qu’un bel-esprit contestable en poésie, un fade novateur évincé ; il devint, sous sa seconde forme, le plus consommé des critiques et un patriarche de son siècle. Il y a ainsi, au fond de la plupart des talens, un pis-aller honorable, s’ils savent n’en pas faire fi et comprendre que c’est un progrès. Il faut tôt ou tard, bon gré mal gré, y consentir : la critique hérite finalement en nous de nos autres qualités plus superbes ou plus naïves, de nos erreurs, de nos succès caressés, de nos échecs mieux compris. Tout y pousse et contribue à la hâter de nos jours. L’instituer largement et avec ensemble en littérature, l’appuyer à des exemples historiques positifs qui la fassent vivre et la fertilisent ; la mêler, sans dogmatisme, à une morale saine, immédiate, décente, ce serait, dans ce débordement trop général d’impureté et d’improbité, rendre un service public et, j’ose dire, social.

Je croirais presque qu’il en est ici de la littérature comme de la politique. Si j’avais l’honneur d’être conservateur à quelque degré et de tenir à la société par quelque coin essentiel (et qui donc n’y tient pas un peu en avançant ?), je penserais que c’est le moment ou jamais, pour tous les hommes qui ont cette conservation à cœur et qui ne sont pas disposés à se confier immédiatement aux ressources de l’inconnu, que c’est le moment pour eux de s’unir, de comprendre que la chose publique s’en va dans un morcellement misérable d’intrigues, dans une diminution sans terme de tous les pouvoirs et de toutes les fonctions. Il me semblerait, en leur place, que la distance de quelques points de départ divers devrait s’évanouir et se confondre