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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/699

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Il s’en est produit très peu de nouveaux et d’entièrement nets au soleil : dans l’ordre de l’imagination, M. de Balzac, George Sand ; dans l’ordre politique, M. de Tocqueville. En fait de grosse idée, il y a eu le saint-simonisme et ce genre de doctrines plus ou moins avoisinantes, desquelles est sortie l’Encyclopédie de MM. Leroux et Reynaud. On aurait à citer encore quelques noms de poètes, de romanciers, de critiques ; mais ce serait entrer dans le détail, et un coup d’œil d’ensemble (ce qui est singulier à dire) ne fournit guère rien que cela. Je ne parle toujours que de ce qui n’était pas déjà en train de luire sous la restauration.

M. de Balzac est né depuis, en effet, malgré les cinquante romans qu’il avait publiés d’abord ; nous voudrions ne pas ajouter qu’il a déjà eu le temps de mourir, malgré les cinquante autres qu’il s’apprête à publier encore. Il a tout l’air d’être occupé à finir comme il a commencé, par cent volumes que personne ne lira. On n’aura vu de sa renommée que son milieu, comme le dos de certains gros poissons en mer. Il a eu pourtant son éclair bien flatteur, bien chatoyant, son moment de sirène :

Subdola quum ridet placidi pellacia ponti.

Ce moment-là ne pouvait venir qu’entre deux vagues, dans un intervalle de mélange et de confusion. Il a saisi à nu la société dans un quart d’heure de déshabillé galant et de surprise ; les troubles de la rue avaient fait entr’ouvrir l’alcôve, il s’y est glissé ; mais, si de pareils hasards sont précieux, il ne faut pas en abuser, on le sent, ni les prolonger outre mesure, sous peine de faire céder le charme au dégoût. Or, depuis ce temps-là, cette malheureuse alcôve est restée entr’ouverte, que dis-je ? ouverte à deux battans ; on y entre, on en sort, on y décrit tout ; ce n’est plus le poète dérobant les fins mys tères, c’est le docteur indiscret des secrètes maladies. — A défaut de M. de Balzac, qui ne semble pas en mesure de modifier la verve croissante de ses entraînemens, et en se garant surtout du ruisseau impur des imitateurs, c’est à tels ou tels de ses disciples rivaux et de ses héritiers vraiment distingués qu’on voudrait demander parfois l’œuvre agréable dans laquelle le choix de l’expression, le soin du détail, quelque art littéraire enfin, se joindraient à toutes les veines délicates qu’ils ont.

La plus manifeste, la plus originale, et la plus glorieuse apparition individuelle qui se soit dessinée depuis dix ans, est assurément