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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/67

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PAULINE.

voir entrer dans sa chambre, d’un air calme et avec des manières affectueuses, Pauline, qui, depuis huit jours, ne lui avait adressé que des paroles sèches et ironiques. Elle tenait une lettre qu’elle lui remit, en lui disant que c’était Lavallée qui l’en avait chargée. En reconnaissant l’écriture et le cachet de Montgenays, Laurence pensa que Lavallée avait eu quelque bonne raison pour la charger de ce message, et que le moment était venu de porter aux grands maux le grand remède. Elle ouvrit la lettre d’une main tremblante, la parcourant des yeux, hésitant encore à la faire connaître à son amie, tant elle en prévoyait l’effet terrible. Quelle fut sa stupéfaction en lisant ce qui suit !

« Laurence, je vous ai trompée ; ce n’est pas vous que j’aime, c’est Pauline ; ne m’accusez pas, je me suis trompé moi-même. Tout ce que je vous ai dit, je le pensais en cet instant-là ; l’instant d’après, et maintenant, et toujours, je le désavoue. C’est votre amie que j’adore et à qui je voudrais consacrer ma vie, si elle pouvait oublier mes bizarreries et mes incertitudes. Vous avez voulu m’égarer, m’abuser, me faire croire que vous pouviez, que vous vouliez me rendre heureux ; vous n’y eussiez pas réussi, car vous n’aimez pas, et moi j’ai besoin d’une affection vraie, profonde, durable. Pardonnez-moi donc ma faiblesse, comme je vous pardonne votre caprice ; vous êtes grande, mais vous êtes femme ; je suis sincère, mais je suis homme ; au moment de commettre une grande faute, qui eût été de nous tromper mutuellement, nous avons réfléchi et nous nous sommes ravisés tous deux, n’est-ce pas ? mais je suis prêt à mettre aux pieds de votre amie le dévouement de toute ma vie, et vous, vous êtes décidée à me permettre de lui faire ma cour assiduement, si elle-même ne me repousse pas. Croyez qu’en vous conduisant avec franchise et avec noblesse, vous aurez en moi un ami fidèle et sûr. »

Laurence resta confondue ; elle ne pouvait comprendre une telle impudence. Elle mit la lettre dans son bureau, sans témoigner rien de sa surprise. Mais Pauline croyait lire au dedans de son ame, et s’indignait des mauvaises intentions qu’elle lui supposait. Il y avait une lettre outrageante contre moi, se disait-elle en se retirant dans sa chambre, et on me l’a remise ; en voici une qu’on suppose devoir me consoler, et on ne me la remet pas. Elle s’endormit pleine de mépris pour son amie, et, dans la joie dont son ame était inondée, le plaisir de se savoir enfin si supérieure à Laurence empêchait l’amitié trahie de placer un regret. L’infortunée triomphait, lorsqu’elle-même venait de coopérer avec une sorte de malice à sa propre ruine.