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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/665

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treize ans, il y a quelque chose en moi qui se ressent de cette extrême jeunesse de maternité ; je sens que je suis jeune, et que je ne suis pas fini. Il n’y a que le cœur de bien achevé…

« Vous ai-je dit que Sismondi m’a écrit une lettre remplie d’amitié ? J’ai reçu aussi une lettre de Fabvier, dont je vous parlerai une autre fois et pour cause. »

Cette lettre de Fabvier, l’ennui qui gagnait visiblement le pauvre prisonnier, et surtout le besoin de le revoir, me décidèrent à aller le rejoindre, malgré ma détestable santé et les ordres positifs de mon médecin, M. Laenneck. Je ne fis part de ma résolution à personne, je pris la diligence et fis les cinquante lieues jour et nuit ; j’arrivai dans le plus pitoyable état, mais enfin j’arrivai. J’occupai une des deux chambres de Santa-Rosa, et nous vécûmes ainsi pendant un mois dans une intimité fraternelle. J’ai été souvent malade ; plus d’une fois, de tendres soins m’ont été prodigués : jamais je n’en ai connu de pareils. Il serait impossible de décrire la tendresse qu’il me témoigna, et désormais je n’en parlerai plus. Ce mois passé ensemble dans une absolue solitude acheva de nous unir ; je pus lire dans son ame, et lui dans la mienne, ce qu’il y avait de plus caché. Là s’accomplirent les dernières confidences, et les secrets les plus intimes de notre vie nous échappèrent l’un à l’autre dans ces momens d’abandon où les ames les plus fermes, comme endormies par la confiance et ne veillant plus sur elles-mêmes, ne contiennent plus leurs peines et livrent à l’amitié jusqu’aux secrets de l’honneur. Dès-lors notre intimité ne put plus s’accroître et prit un caractère de douceur à la fois et de virilité qu’elle a toujours conservé, même pendant les longues années de notre séparation.

Ce fut pendant ce mois que je composai l’argument du Phédon sur l’immortalité de l’ame. Santa-Rosa aurait désiré que je visse aussi clair que lui-même dans les ténèbres de cette difficile question. Sa foi, aussi vive que sincère, allait plus loin que celle de Socrate et de Platon ; les nuages que j’apercevais encore sur les détails de la destinée de l’ame, après la dissolution du corps, pesaient douloureusement sur son cœur, et il ne reprenait sa sérénité, après nos discussions de la journée, que le soir à la promenade, lorsque ensemble, errant à l’aventure autour d’Alençon, nous assistions au coucher du soleil, et confondions nos espérances pour cette vie et pour l’autre dans un hymne de foi muette et profonde à la divine Providence. Santa-Rosa n’écrivait qu’à un très petit nombre de personnes, et