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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/656

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nécessité, et il accusait la noblesse et les propriétaires piémontais (gli possidenti) d’avoir perdu le pays et eux-mêmes en ne faisant pas leur devoir, en n’avertissant pas hautement le roi des périls du Piémont, et en forçant le patriotisme à recourir à des trames occultes. Sa loyauté répugnait à tout mystère, et, sans qu’il me le dît, je voyais clairement qu’il éprouvait, dans sa chevalerie, une sorte de honte intérieure d’avoir été peu à peu poussé jusqu’à cette extrémité. Sans cesse il me répétait : — Les sociétés secrètes sont la peste de l’Italie ; mais comment faire pour se passer d’elles, quand il n’y a aucune publicité, aucun moyen légal d’exprimer impunément son opinion ? — Il me racontait que long-temps il s’était arrêté à la pensée de ne participer à aucune société, de s’abstenir de toute action, et de se borner à de grandes publications morales et politiques, capables d’influer sur l’opinion et de régénérer l’Italie. C’était ce qu’il appelait une conspiration littéraire. Assurément elle eût été plus utile que la triste prise d’armes de 1821. Son rêve était de recommencer cette conspiration littéraire du sein de la France ; sa consolation était de n’avoir rien fait pour lui-même, et de n’avoir pensé qu’à son pays. Sa bonne conscience et son énergie naturelle réunies lui composaient, dans notre solitude d’Auteuil, une vie tranquille et presque heureuse.

Ma mauvaise santé et son imprudente amitié, avec le lâche acharnement de la police française, l’arrachèrent de cette solitude et le perdirent à jamais. S’il fût resté avec moi, il eût refait sa destinée, il eût passé tout le temps de la restauration dans des travaux honorables qui auraient jeté de l’éclat sur son nom ; il eût atteint la révolution de juillet, et alors il n’avait qu’à choisir, ou à rentrer en Piémont comme MM. de Saint-Marsan et Lisio, ou, comme M. de Collegno, à entrer au service de la France, et, dans ce dernier cas, une immense carrière était devant lui, si toutefois cette ame altière, dédaigneuse de la bonne comme de la mauvaise fortune, eût jamais consenti à avoir une autre patrie que celle qu’il avait voulu servir, et que ses malheurs mêmes lui avaient rendue plus chère et plus sacrée. Hélas ! tout cet avenir a été perdu en un jour. Un jour, l’état de ma poitrine effraya tellement Santa-Rosa, qu’il me conjura de venir chercher quelques secours à Paris. Je cédai, je revins au Luxembourg ; Santa-Rosa, inquiet, ne put tenir à Auteuil, et le soir je le vis paraître au chevet de mon lit. Au lieu de rester chez moi, il voulut aller passer la nuit dans son ancien logement, et, avant de rentrer, il eut l’Imprudence d’entrer dans un café de la