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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/647

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pages écrites, pour ainsi dire, entre deux tombeaux et destinées elles-mêmes à mourir entre vos mains.

Dans le mois d’octobre 1821, suspendu de mes fonctions de professeur suppléant de l’histoire de la philosophie moderne à la Faculté des lettres, et menacé dans mon enseignement de l’école normale, qui elle-même fut bientôt supprimée, confiné dans une humble retraite située à côté du jardin du Luxembourg, j’avais été, pour surcroît de disgrace, à la suite d’un travail opiniâtre sur les manuscrits inédits de Proclus, atteint d’un violent accès de cette maladie de poitrine qui pendant toute ma jeunesse effrayait ma famille et mes amis. J’étais à peu près dans l’état où vous me voyez aujourd’hui. Je ne sais comment alors il me tomba sous la main une brochure intitulée : De la Révolution piémontaise, ayant pour épigraphe ce vers d’Alfieri : Sta la forza per lui, per me sta il vero. Mon voyage en Italie dans l’été et l’automne de 1820, mon attachement à la cause libérale européenne, le bruit des dernières affaires du Piémont et de Naples, m’intéressaient naturellement à cet écrit ; et pourtant malade, fuyant toute émotion vive, surtout toute émotion politique, je ne lus cette brochure que comme on lirait un roman, sans y chercher autre chose qu’une distraction à mes ennuis et le spectacle des passions humaines. J’y trouvai en effet un véritable héros de roman dans le chef avoué de cette révolution, le comte de Santa-Rosa. La figure de cet homme domine tellement les évènemens de ces trente jours, que seule elle me frappa. Je le vis d’abord, partisan du système parlementaire anglais, ne demander pour son pays que le gouvernement constitutionnel, deux chambres, même une pairie héréditaire ; puis, quand le fatal exemple des Napolitains et l’adoption de la constitution espagnole eurent entraîné tous les esprits, ne plus s’occuper que d’une seule chose, la direction militaire de la révolution, et, porté par les circonstances à une véritable dictature, déployer une énergie que ses ennemis eux-mêmes ont admirée, sans s’écarter un seul moment de cet esprit de modération chevaleresque si rare dans les temps de révolution. Je me rappelle encore et je veux reproduire ici l’ordre du jour qu’il publia le 23 mars 1821, au moment même où la cause constitutionnelle semblait désespérée :

« Charles-Albert de Savoie, prince de Carignan, revêtu par sa majesté Victor-Emmanuel de l’autorité de régent, m’a nommé, par son décret du 21 de ce mois, régent du ministère de la guerre et de la marine.