Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/602

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


complètement livrée au hasard, n’est plus qu’une grande et bruyante conversation ; c’est le salon avec son laisser-aller, ses propos interrompus, son insouciance un peu volage, et sans les égards réciproques et l’élégance des formes ; c’est la rudesse des assemblées politiques, sans les habiletés de la tactique parlementaire, le sérieux de la lutte et l’importance des résultats. C’est réunir tous les inconvéniens et se priver de tous les avantages. Il ne peut en être autrement. Une assemblée ne peut se passer de direction. Livrée à elle-même, quels que soient les talens qu’elle renferme, quelle que soit l’estime qui est due à chacun de ses membres en particulier, elle n’offrira jamais que le triste spectacle d’une confusion impuissante.

Nul ne dirige, dans ce moment, la chambre des députés. Elle n’accepte ni la direction du ministère, ni celle des notabilités parlementaires. Elle ne veut ni choisir ses généraux ni reconnaître ceux qu’on lui présente. Le ministère, dans son ensemble, ne la satisfait point, et par cela même le ministère se rapetisse de jour en jour, au point que ses amis se croient obligés de lui dire fort crûment qu’ils ont peu de confiance dans sa force et qu’ils ne lui apportent que de tièdes convictions. Les notabilités de la chambre sont encore sous l’influence délétère de la coalition, ou, pour mieux dire, de leur excessive personnalité. Elles ont tellement donné à entendre qu’elles étaient incompatibles les unes avec les autres, que la chambre a fini par le croire, par le croire plus peut-être qu’on n’aurait voulu le lui persuader. Cette incompatibilité est devenue une sorte de dogme politique, et, comme d’un autre côté, il n’y a pas dans la chambre d’homme que la majorité voulût accepter comme véritable et unique chef, tout devient impossible. L’impuissance paraît incurable, et on vit au jour le jour, dans la conviction que le mal empire, que le pouvoir s’abaisse et se discrédite, que les hommes s’enfoncent de plus en plus dans des voies d’où il est difficile de revenir, et qu’en définitive on peut se trouver forcé à une dissolution prématurée de la chambre, dissolution dont personne ne pourrait calculer les conséquences.

Telles sont les craintes des esprits graves, réfléchis. Quant à ces optimistes qui se croient de grands hommes par cela seul qu’ils débitent des quolibets sur les chambres et sur le gouvernement représentatif, et qui voient dans la faiblesse des corps délibérans un moyen de force pour le pouvoir, nous ne pouvons les comparer qu’à de mauvais plaisans qui féliciteraient un artilleur de ne manier que des pièces vides. Sans doute il n’a pas à craindre qu’elles éclatent ou qu’elles reculent sur lui ; mais à quoi peuvent-elles lui servir, si ce n’est à le fatiguer inutilement et à le faire tomber sous les coups de quelques méchans fantassins ?

Nous n’osons pas témoigner l’espoir que cet état de choses ait un terme prochain ; le découragement général est tel qu’il y a une sorte de niaiserie à paraître espérer quelque chose de mieux dans un temps rapproché.