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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/591

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On a dit et écrit souvent que les femmes artistes pouvaient dans l’exécution s’élever au niveau des hommes, mais que dans la conception des œuvres d’art, elles ne pouvaient dépasser une certaine portée de talent. On l’a dit moins haut peut-être depuis que les efforts de quelques-unes d’entre elles ont montré une aptitude plus ou moins estimable pour la composition musicale. Pour le chant, il faut placer au premier rang quelques charmantes mélodies qu’a écrites Mme Malibran ; pour la scène, les partitions de Mlle Bertin. Mais voici une fille de dix-huit ans qui écrit de la musique vraiment belle et forte, et de qui des artistes très compétens et des plus sévères ont dit : « Montrez-nous ces pages, et dites-nous qu’elles sont inédites de Weber ou de Schubert, nous dirons qu’elles sont dignes d’être signées par l’un ou l’autre de ces grands noms, et plutôt encore par le premier que par le second. C’est là, ce nous semble, le premier titre de Mlle Garcia à une gloire impérissable. Supérieure à toutes les jeunes cantatrices aujourd’hui connues en France par la beauté de sa voix et la perfection de son chant, elle peut mourir et ne pas s’envoler comme ces apparitions de chanteurs et de virtuoses qui, renfermés dans une grande puissance d’exécution, ne laissent après eux que des souvenirs et des regrets ; gloires qui s’effacent comme un beau rêve en disparaissant de la scène chargées de trophées, mais condamnées à périr tout entières, et de qui l’on peut dire ce qui est écrit dans le livre divin à propos des heureux de ce monde : « Ils ont reçu dès cette vie leur récompense. »

Mlle Garcia est donc plus qu’une actrice, plus qu’une cantatrice. En l’écoutant, il y a plus que du plaisir et de l’émotion à se promettre ; il y a là un véritable enseignement, et nous ne doutons pas qu’avec le temps, la haute intelligence qu’elle manifeste en chantant la musique des maîtres, ne soit d’une heureuse influence sur le goût et l’instruction du public et des artistes. Elle est un de ces esprits créateurs qui ne s’embarrassent guère de la tradition et des usages introduits par les exigences de la voix ou la fantaisie maladroite des exécutans ses devanciers. Elle entre dans l’esprit des auteurs ; elle est seule avec eux dans sa pensée, et si elle adopte un trait, si elle prononce une phrase, elle en rétablit le sens corrompu, elle en retrouve la lettre perdue. Le public qui l’aime, mais qui n’a pas encore en elle toute la confiance qu’elle mérite, s’étonne et s’effraie quelquefois de ce qu’il prend pour une innovation. Le public n’est pas assez savant pour lui contester avec certitude la liberté de ses allures. La plupart des journalistes ne le sont pas davantage, et moi qui écris ceci, je le suis moins que le dernier d’entre eux. Mais ce que le public, ce que les critiques, ce que moi-même pouvons examiner sans craindre de faire rire les vrais savans, et sans autre conseil que celui de notre logique et de notre sentiment, c’est précisément le sentiment et la logique qui président à ce travail consciencieux auquel Mlle Garcia soumet l’œuvre qu’elle chante. Jamais elle ne dénature l’idée, jamais elle ne substitue son esprit à l’esprit du compositeur. Le jour où vous direz : Mozart n’eût pas écrit cela, ce jour-là seulement vous serez en droit de dire que Mozart ne l’a point écrit ; mais si vous retrouvez toujours et partout, l’esprit et le sentiment du maître, vous pouvez dire que si le