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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/58

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REVUE DES DEUX MONDES.

— Il faudra que je t’aide, répondit Lavallée, car je vois bien que seule tu ne viendras jamais à bout de faire tomber son masque. Repose-toi sur moi du soin de le forcer dans ses derniers retranchemens sans te compromettre sérieusement.

Un soir, Laurence joua Hermione dans la tragédie d’Andromaque, Il y avait long-temps que le public attendait sa rentrée dans cette pièce. Soit qu’elle l’eût bien étudiée récemment, soit que la vue d’un auditoire nombreux et brillant l’électrisât plus qu’à l’ordinaire, soit enfin qu’elle eût besoin de jeter dans ce bel ouvrage toute la verve et tout l’art qu’elle employait si désagréablement depuis quinze jours avec Montgenays, elle y fut magnifique, et y eut un succès tel qu’elle n’en avait point encore obtenu au théâtre. Ce n’était pas tant le génie que la réputation de Laurence qui la rendait si désirable à Montgenays. Les jours où elle était fatiguée, et où le public se montrait un peu froid pour elle, il s’endormait plus tranquillement dans la pensée qu’il pouvait échouer dans son entreprise ; mais lorsqu’on la rappelait sur la scène et qu’on lui jetait des couronnes, il ne dormait point, et passait la nuit à machiner ses plans de séduction. Ce soir-là, il assistait à la représentation, dans une petite loge sur le théâtre, avec Pauline, Mme S… et Lavallée. Il était si agité des applaudissemens frénétiques que recueillait la belle tragédienne, qu’il ne songeait pas seulement à la présence de Pauline. Deux ou trois fois il la froissa avec ses coudes (on sait que ces loges sont fort étroites) en battant des mains avec emportement. Il désirait que Laurence le vît, l’entendît par-dessus tout le bruit de la salle ; et Pauline s’étant plainte avec aigreur de ce que son empressement à applaudir l’empêchait d’entendre les derniers mots de chaque réplique, il lui dit brutalement : — Qu’avez-vous besoin d’entendre ? Est-ce que vous comprenez cela, vous ?

Il y avait des momens où, malgré ses habitudes de diplomatie, Montgenays ne pouvait réprimer un dédain grossier pour cette malheureuse fille. Il ne l’aimait point, quelles que fussent sa beauté et les qualités réelles de son caractère, et il s’indignait en lui-même de l’aplomb crédule de cette petite bourgeoise, qui croyait effacer à ses yeux l’éclat de la grande actrice ; et lui aussi était fatigué, dégoûté de son rôle. Quelque méchant qu’on soit, on ne réussit guère à faire le mal avec plaisir. Si ce n’est le remords, c’est la honte qui paralyse souvent les ressources de la perversité.

Pauline se sentit défaillir. Elle garda le silence ; puis, au bout d’un instant, elle se plaignit de ne pouvoir supporter la chaleur ; elle se