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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/542

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cour illustre toute remplie alors des rayons de l’astre couchant, et qui en conserve aujourd’hui un culte si sacré dans ses pointes aventureuses en Scandinavie dont il ouvrait si bien l’investigation reprise et poussée par d’autres ; dans ses fuites et refuites, auparavant et depuis, à des rivages plus doux et aux traces du chantre de Béatrice ; dans cette longue parenthèse enfin de Drontheim à Agrigente, n’allait-il que pour amasser des idées précises, des matériaux de première main à une histoire littéraire comparée ? N’était-il qu’un Childe-Harold de la critique ? N’y eut-il pas d’autres projets plus spécieux, plus vagues, les rêves grandioses de première jeunesse, ce que les aurores boréales ou la fée Morgane nous peignent dans des mirages trop tôt évanouis [1] ? Eh ! qu’importe que sous cette forme peut-être tout cela n’ait pas donné ? Il n’y a pas de naufrage là où se retrouvent justifiées et couronnées toutes les plus nobles espérances ; ou bien alors, pour parler avec le poète, c’est un naufrage victorieux. De retards en retards, M. Ampère nous est revenu un historien littéraire de plus ; en plus consommé et enrichi ; dans ce genre élevé et combiné tel qu’il l’embrasse, il nous a rendu et nous rend incessamment ce que lui seul pouvait faire.

Il en est exactement de l’ordre littéraire comme de l’ordre naturel d’organisation, et de l’esprit comme de la vie. La vie est jusqu’à un certain point indépendante de la forme de l’organe ; mais, une fois

  1. C’est ce qui semble, en effet, respirer et soupirer dans une délicieuse pièce de lui que notre indiscrétion dérobe à un Album, et qui révèle tout un coin charmant et attristé de cette ame. Combien la sensibilité du poète s’y trahit sous l’esprit ! combien l’ironie douloureuse sous la gaieté scintillante !
    LE BONHEUR.

    Mes amis ont raison, j’aurais tort, en effet,
    De me plaindre ; en tous points mon bonheur est parfait :
    J’ai trente ans, je suis libre, on m’aime assez ; personne
    Ne me hait ; ma santé, grace au ciel ! est fort bonne ;
    L’étude, chaque jour, m’offre un plaisir nouveau,
    Et justement le temps est aujourd’hui très beau.

    Quand j’étais malheureux, j’étais triste et maussade,
    J’allais au fond des bois rêveur, le cœur malade,
    Pleurer. — C’était pitié ! j’aimais voir l’eau couler,
    Et briller ses flots purs, et mes pleurs les troubler.

    Mais maintenant je suis heureux, gai, sociable ;
    J’ai l’œil vif et le front serein ; je suis aimable.
    Le ruisseau peut courir à l’aise et murmurer,
    Dans son onde à l’écart je n’irai point pleurer.

    Quand j’étais malheureux, souvent, lassé du monde,
    Je m’abîmais an sein d’une extase profonde ;
    Dans un ciel de mon choix mes sens étaient ravis
    Indicibles plaisirs de longs regrets suivis !

    Maintenant j’ai quitté les folles rêveries ;
    C’est pour herboriser que j’aime les prairies.
    A rêver quelquefois si je semble occupé,
    C’est qu’un passage obscur, en lisant, m’a frappé.

    Quand j’étais malheureux, je voulais aimer, vivre ;
    Maintenant je n’ai plus le temps, je fais un livre.
    Vous qui savez des chants pour calmer la douleur,
    Pour calmer la douleur ou lui prêter des charmes,

    Quand vos chants du malheur auront tari les larmes,
    Consolez-moi de mon bonheur !

    Dans un temps où il y aurait encore une Anthologie française, une seule pièce pareille suffirait pour y marquer un nom.