Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/531

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


modifications. Muzio s’en empara avec plus de conviction et de grandeur. Il est outré d’abord de la hauteur des Florentins, qui veulent donner le nom de Florence à la langue italienne, tandis que les véritables capitales, comme Paris, Londres, Madrid, n’ont jamais donné leur nom à aucune langue. Ensuite, il voit dans la littérature du XVIe siècle la réalisation de la pensée de Dante. Sanazzaro, Dolce, Trissino, Caro, Molza, le Tasse, l’Arioste, et d’autres écrivains, que l’Italie avait acceptés comme de grands hommes, ne sont pas de Florence, n’ont pas écrit en florentin ; ils n’appartiennent à aucun patois, et cependant ils planent sur toute la nation. Que faut-il de plus pour démontrer qu’il y a une langue italienne en dehors de la Toscane, puisée dans les patois de l’Italie et consacrée par le génie des écrivains ? Au XVIe siècle, le latin était encore la langue des sciences, et méditait des réactions contre l’italien. Muzio le combat avec des idées populaires qu’on ne s’attend pas à trouver dans un Italien du XVIe siècle ; persuadé que la langue italienne est une conquête nationale, une puissante arme intellectuelle, le véritable levier de la pensée moderne, il veut la faire accepter au nom de la civilisation, et il lutte avec un égal acharnement contre les prétentions de Florence et contre les empiétemens du latin. — D’ici à quelques siècles, dit-il en finissant, il y aura une autre révolution ; alors les peuples parleront de nouvelles langues, et les savans habitués à l’usage de l’italien refuseront de les reconnaître ; ils voudront imposer aux idées nouvelles le joug de la vieille langue. Mais cette révolution s’accomplira comme la première, et les hommes nouveaux : qui plaideront la cause de leur langage trouveront dans le patrimoine antique de l’italien de quoi s’autoriser dans leurs innovations. En voyant nos combats contre le latin, ils apprendront à combattre l’italien. C’est ainsi que les hommes supérieurs se donnent la main à travers les révolutions.

Après Muzio, Beni, Salvini et une foule de philologues harcelèrent le parti florentin, en dirigeant leurs efforts contre l’académie de la Crusca ; la polémique s’est prolongée jusqu’à Monti, le dernier qui ait reproduit la pensée de Dante. Monti a rendu de grands services à la langue italienne ; il a fait le procès au dictionnaire de Florence, il en a dévoilé les bévues, les étourderies, et il a proposé des améliorations incontestables. Malheureusement il avait la prétention d’être le Dante ingentilito, c’est comme qui dirait Homère fashionable. Il était entiché de cette littérature à la Pompadour qui dénaturait Shakspeare pour en tirer de petits drames de salon. Pour lui, la langue noble, la langue de cour, fut donc une langue de jolies phrases classiques. De là sa morgue aristocratique contre le peuple de Florence, et son aveugle mépris pour les inspirations les plus naïves et les plus populaires de la langue italienne. Perticari, gendre de Monti, se chargea de développer les erreurs de son beau-père ; il alla ferrailler contre les écrivains florentins du XIIIe siècle, sans se douter qu’il devait quelque respect à une langue qui avait été parlée par le plus civilisé des peuples italiens.

Vers le commencement du XVIIIe siècle, il se forma un troisième parti, qui