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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/50

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REVUE DES DEUX MONDES.

genays. — En prononçant ces derniers mots, Pauline s’efforçait de sourire à Laurence pour atténuer l’effet de ce qu’elle avait dit, et elle y avait réussi pour tout le monde, excepté pour son amie, dont le regard, plein de sollicitude et de pénétration, surprit une larme au bord de sa paupière. Lavallée donna raison à Pauline, et ce lui fut une occasion de débiter avec un remarquable talent une tirade du Misanthrope sur l’ami du genre humain. Il avait la tradition de Fleury pour jouer ce rôle, et il l’aimait tellement, que, malgré lui, il s’était identifié avec le caractère d’Alceste plus que sa nature ne l’exigeait de lui. Ceci arrive souvent aux artistes ; leur instinct les porte à moitié vers un type qu’ils reproduisent avec amour ; le succès qu’ils obtiennent dans cette création fait l’autre moitié de l’assimilation, et c’est ainsi que l’art, qui est l’expression de la vie en nous, devient souvent en nous la vie elle-même,

Lorsque Laurence fut seule le soir avec son amie, elle l’interrogea avec la confiance que donne une véritable affection. Elle fut surprise de la réserve et de l’espèce de crainte qui régnait dans ses réponses, et elle finit par s’en inquiéter. — Écoute, ma chérie, lui dit-elle en la quittant, toute la peine que tu prends pour me prouver que tu ne l’aimes pas, me fait craindre que tu ne l’aimes réellement. Je ne te dirai pas que cela m’afflige, car je crois Montgenays digne de ton estime ; mais je ne sais pas s’il t’aime, et je voudrais en être sûre. Si cela était, il me semble qu’il aurait dû me le dire avant de te le faire entendre. Je suis ta mère, moi ! La connaissance que j’ai du monde et de ses abîmes me donne le droit et m’impose le devoir de te guider et de t’éclairer au besoin. Je t’en supplie, n’écoute les belles paroles d’aucun homme avant de m’avoir consultée ; c’est à moi de lire la première dans le cœur qui s’offrira à toi, car je suis calme, et je ne crois pas que lorsqu’il s’agira de Pauline, de la personne que j’aime le plus au monde après ma mère et mes sœurs, on puisse être habile à me tromper.

Ces tendres paroles blessèrent Pauline jusqu’au fond de l’ame. Il lui sembla que Laurence voulait s’élever au-dessus d’elle, en s’arrogeant le droit de la diriger. Pauline ne pouvait pas oublier le temps où Laurence lui semblait perdue et dégradée, et où ses prières orgueilleuses montaient vers Dieu comme celle du pharisien, demandant un peu de pitié pour l’excommuniée rejetée à la porte du temple. Laurence aussi l’avait gâtée comme on gâte un enfant, par trop de tendresse et d’engouement naïf. Elle lui avait trop souvent répété dans ses lettres qu’elle était devant ses yeux comme un ange de lu-