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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/49

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PAULINE.

Absorbée par ses études et forcée de passer presque toutes ses journées au théâtre, le matin pour les répétitions, le soir pour les représentations du répertoire, Laurence ne pouvait suivre les progrès que Montgenays faisait dans l’estime de Pauline. Elle fut frappée, un soir, de l’émotion avec laquelle la jeune fille entendit Lavallée, un vieux comédien homme d’esprit qui avait servi de patron et pour ainsi dire de répondant à Laurence lors de ses débuts, juger sévèrement le caractère et l’esprit de Montgenays. Il le déclara vulgaire entre tous les hommes vulgaires ; et, comme Laurence défendait au moins les qualités de son cœur, Lavallée s’écria : Quant à moi, je sais bien que je serai contredit ici par tout le monde, car tout le monde lui veut du bien. Et savez-vous pourquoi tout le monde l’aime ? c’est qu’il n’est pas méchant. — Il me semble que c’est quelque chose, dit Pauline avec intention et en lançant un regard plein d’amertume au vieil artiste, qui était pourtant le meilleur des hommes et qui ne prit rien pour lui de l’allusion. — C’est moins que rien, répondit-il, car il n’est pas bon, et voilà pourquoi je ne l’aime pas, si vous voulez le savoir. On n’a jamais rien à espérer et l’on a tout à craindre d’un homme qui n’est ni bon, ni méchant.

Plusieurs voix s’élevèrent pour défendre Montgenays et celle de Laurence par-dessus toutes les autres ; seulement elle ne put l’excuser lorsque Lavallée lui démontra, par des preuves, que Montgenays n’avait point d’ami véritable, et qu’on ne lui avait jamais vu aucun de ces mouvemens de vertueuse colère qui trahissent un cœur généreux et grand. Alors Pauline, ne pouvant se contenir davantage, dit à Laurence qu’elle méritait plus que personne le reproche de Lavallée, en laissant accabler un de ses amis les plus sûrs et les plus dévoués sans indignation et sans douleur. Pauline, en faisant cette sortie étrange, tremblait et cassait son aiguille de tapisserie ; son agitation fut si marquée, qu’il se fit un instant de silence, et tous les yeux se tournèrent vers elle avec surprise. Elle vit alors son imprudence et essaya de la réparer en blâmant d’une manière générale le train du monde en ces sortes d’affaires. — C’est une chose bien triste à étudier dans ce pays, dit-elle, que l’indifférence avec laquelle on entend déchirer des gens auxquels on ne rougit pourtant pas un instant après de faire bon accueil et de serrer la main. Je suis une ignorante, moi, une provinciale sans usage, mais je ne peux m’habituer à cela… Voyons, monsieur Lavallée, c’est à vous de me donner raison, car me voici précisément dans un de ces mouvemens de vertu brutale dont vous reprochez l’absence à M. Mont-