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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/486

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choix de l’Académie. La mort de Naigeon laissait une place vacante, et Chénier détermina facilement ses collègues à un choix dont l’auteur d’Agamemnon était digne à tous égards. On était en 1810, à la veille de l’arrivée de Marie-Louise, et l’Europe se reposait un instant pour recommencer la lutte. Cette nomination pouvait ne pas plaire à l’empereur ; des amis s’interposèrent ; et Fouché supplia M. Lemercier de faire au moins une concession de politesse. Le candidat académique écrivit sur Hercule et Hébé un hymne mythologique fort vague et très peu louangeur. A l’impression officielle toute une strophe fut supprimée, qui se terminait par ces vers :

Dégoûtantes de sang, les ailes de la gloire
Se fatiguent de leur essor.

On ne manqua pas de dire qu’en perdant ainsi l’aiguillon le poète mourrait comme l’abeille, et que son ère allait finir : Ave, Cœsar, morituri te salutant : Ce n’était là qu’une épigramme, et l’on vit bientôt que les vers de M. Lemercier n’avaient pas suffi à apaiser les ressentimens de Napoléon.

Malgré l’usage, le discours de réception ne contentait aucune flatterie directe à l’empereur, et s’en tenait à un éloge de Naigeon mêlé de justes insinuations contre le niais fétichisme de cet apôtre d’impiété. Le procureur impérial Merlin répondit avec un embarras croissant qui se trahissait à chaque parole. Après un nécessaire tribut de louanges, payé à Agamemnon, il parla du bout des lèvres de Pinto et de Plaute ; puis, arrivant à Colomb, il blâma vivement l’auteur de s’être écarté des unités, et il ajouta « Si vous n’aviez récemment, monsieur, professé dans vos leçons une doctrine réparatrice de l’exemple que vous avez donné, l’Académie n’aurait pu, malgré vos titres littéraires, vous admettre dans son sein. » La mercuriale était complète, et Merlin, se trompant d’enceinte, était venu lire un réquisitoire. M. Victor Hugo ne sera pas aussi vertement tancé à coup sûr, le jour de sa réception ; il deviendrait piquant que M. Lemercier fût à son tour chargé de répondre. Merlin avait prévenu le récipiendaire de cette officielle réprimande, seul biais qu’il eût trouvé pour se tirer de son discours sans offenser l’empereur. Aussi M. Lemercier ne lui sut pas mauvais gré de la semonce ; il reconduisit jusqu’à sa voiture le magistrat effaré, qui était haletant de cet effort, et qui lui serrait les mains de reconnaissance. Les critiques furent fort embarrassés le lendemain quand il fallut rendre compte de la séance,