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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/465

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fort rares, parurent en 99, et furent presque immédiatement réimprimées. Beaumarchais, fort vieux alors et accablé de toute manière, s’amusa beaucoup de ce poème ; il avait été l’intermédiaire auprès du libraire, prétendant que « c’était un dernier service qu’il voulait rendre à la morale. » On lui envoya même toutes les épreuves, et il voulut absolument que la première édition fût in-4°. « Cela, disait-il, forcera les belles lectrices à la franchise ; elles ne pourront le cacher si vite sous le chevet. » M. Lemercier fit comme les femmes, et déroba son nom. L’anonyme pourtant n’était pas difficile à percer, et Roederer, toujours prudent, rencontrant ce jour-là l’auteur « Qu’avez-vous fait ? lui dit-il tout renversé, vous ne serez jamais de l’Académie ! » M. Lemercier se serait plutôt rendu à quelque raison morale, j’en suis bien sûr ; mais il paraît que personne n’y songeait sous le directoire.

Alors au moins on aimait les lettres pour elles-mêmes ; on en parlait avec charme. C’est ainsi qu’une autre conversation mondaine fit naître Pinto, joué deux ans plus tard, en 1800. Dans un cercle aimable où l’on distinguait la spirituelle duchesse d’Aiguillon, Mme de Lameth et la fille de Beaumarchais, Mme de Larue, on affirmait un soir devant M. Lemercier que le Mariage de Figaro était la dernière innovation possible. Le jeune poète osa s’opposer au sentiment général, et soutenir, contre la banalité étroite de cette opinion, et avec une hardiesse alors unique, que l’imitation de la nature dans tous ses modes était inépuisable, infinie. Poussé à bout, il accepta même la gageure, et promit de lire bientôt un ouvrage composé d’élémens encore inconnus au théâtre. Telle fut la singulière origine de cette œuvre d’où aurait daté la rénovation de la scène française, s’il n’eût été coupé court aux hardiesses par la régularité de l’empire, et si plus tard on n’eût franchi d’un coup toutes les limites.

Pinto fut écrit en vingt-deux jours, avec toute la verve d’un vif talent mis au défi. Au contraire des poètes tragiques qui ne tiennent aucun compte de l’élément comique mêlé à tout évènement humain, M. Lemercier, comme on l’a dit, s’était proposé d’abstraire, d’élaguer d’une grave catastrophe historique tout ce qu’elle contenait de sérieux, et de n’offrir de ce fait ainsi dédoublé que la partie plaisante ou satirique. Il est inutile d’insister sur Pinto ; tout le monde a présens cette prose franche, fine, rapide, ces scènes habilement dialoguées, ces répliques dégagées et spirituelles qui ne ressemblent pas pourtant au feu roulant des phrases de Figaro, ce mélange de caractères et d’intrigue, cet imbroglio amusant qui manque un peu de concentration,