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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/464

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meilleure œuvre de M. Lemercier. Nulle part il n’a manié à beaucoup près l’idiome avec cette souplesse et cette ressource habile d’expression. Une année tout entière (pourquoi le poète n’a-t-il pas eu toujours cette patience de détails qui l’eût garanti de plus d’une chute ?), une année laborieuse fut consacrée à ce court opuscule, à cette secrète fantaisie d’artiste. Aussi, à part quelques rares débris de la mauvaise phraséologie érotique de Dorat et de tout le XVIIIe siècle, on respire un véritable parfum antique, trop antique en tout point, dans les quatre chants de ce petit poème. C’était alors une chose trop rare pour ne la point noter, que ce sens profond de la beauté grecque et latine. Je ne parle pas d’André Chénier : les œuvres de ce grand poète devaient demeurer ensevelies bien des années encore ; les formes de son style, pareilles aux contours d’un groupe en marbre de Paros, et, si j’osais dire, cet art raffiné qui ne pouvait pas plus souffrir une syllabe mal sonnante, que le Sybarite un pli de rose, tout cela était enfoui dans l’ombre pour long-temps. Qu’on y veuille songer : comment l’antiquité était-elle sentie ? C’est à peine si Parny, parodié par Bertin, se rapprochait çà et là, non de Catulle à coup sûr, mais de Properce. Bitaubé faisait du magnifique canevas d’Homère un vrai revers de tapisserie ; l’Enéide de Delille pouvait passer pour quelque aimable et mignard, tableau de Doucher étendu sur une fresque d’Herculanum, et Saint-Ange ne donnait guère que la menue ou plutôt la très grosse monnaie d’Ovide. M. Lemercier montra donc un goût vrai de l’antique, en remontant à Eschyle au milieu de l’énergique spectacle de la révolution, en remontant à Anacréon ou à quelque contemporain perdu de Sapho, au milieu de la folle dissipation du directoire.

La Muse du poète n’avait pas gardé seulement le souvenir des menaçantes Euménides. Sa déité ici, c’est la Vénus des premiers vers de Lucrèce ; et, à voir sa danse libre et sans ceinture, on n’appliquerait pas à cette Muse, ou plutôt à cette Ménade entraînante, le vers d’Horace : Junctoeque Nymphis Gratioe decentes. En un mot, le sentiment païen triomphe et s’exalte ; la nature n’est plus qu’un immense concert d’amour. Chaque objet semble répéter son hymne passionné, et l’on dirait que les ruisseaux aussi ont leur langage. Tout alors s’oublie en cet épanouissement suprême, et il me semble entendre de près la voix d’Ovide qui chante l’affront d’Europe, l’ivresse de Myrrha et le centaure aux pieds de Déjanire. -N’est-ce point pour cela que le poète aurait été exilé en Scythie ?

Les Quatre Métamorphoses, dont les exemplaires sont aujourd’hui