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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/454

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une Épître d’un prisonnier délivré de la Bastille [1], le jeune poète voulut entrer dans la polémique politique, on lui conseilla de retirer vite les exemplaires. Le sujet tout mythologique de Méléagre convenait beaucoup mieux à ce monde futile et léger, et il n’était pas sans avantage pour l’auteur lui-même, puisqu’il lui attirait l’amitié prévenante du chevalier de Florian. Du reste, dans les cercles où il était dès-lors répandu, M. Lemercier tenait peu à sa naissante réputation d’écrivain, et il put entendre pendant plusieurs années la conversation courir en passant sur ses propres pièces sans qu’on les sût de lui. On assure qu’il les jugeait même d’un ton détaché et spirituel, et aussi sévèrement que personne.

Éloigné de la scène durant quatre ans et livré tout entier au monde, M. Lemercier revint au théâtre, en avril 92, par une comédie de Clarisse Harlowe. C’était une concession à la mode d’alors, et l’originalité du poète ne devait se révéler qu’avec Agamemnon. Le succès des Nuits d’Young et de la première traduction de Werther indiquait un mouvement sentimental où Richardson devait avoir sa place. La comédie de M. Lemercier fut jouée avec succès et eut l’honneur d’une parodie au Vaudeville. Malgré la brutalité de Lovelace, qui se servait de l’opium comme moyen de séduction, il paraît que le héros ne sembla pas à la critique assez raffiné dans le vice ; les Petites Affiches reprochèrent à l’auteur de n’être pas assez « roué pour bien peindre des roueries. » Un autre journal fut si inconvenant, qu’une lettre très vive de M. Lemercier faillit amener un duel et attira vivement l’attention. L’article était de M. de Tilly [2], le beau Tilly, comme on disait, homme fait aux mœurs de la régence, et qui, ayant enlevé avec scandale une jeune Anglaise, regardait sans doute comme une affaire personnelle de prendre le parti de Lovelace.

Le nom de M. Lemercier eut dès-lors quelque retentissement, si bien que l’auteur du Tableau de Paris en prit ombrage et réclama contre une similitude de noms qui pouvait amener une erreur à laquelle il n’eût pourtant pas toujours perdu : « J’invite, écrivait-il, M. Mercier de Compiègne, M. Mercier de Fontainebleau, M. Mercier-Méléagre, et tous les autres Merciers présens et futurs, quand ils donneront au public leurs productions, à lever entre eux et moi toute

  1. M. Quérard, dans sa France littéraire, n’a pas connu cet opuscule (in-8° de quinze pages), que je trouve indiqué avec éloges dans l’Almanach des Muses de 1790, pag. 311.
  2. Auteur de trop charmans mémoires pleins de mensonges sur Marie-Antoinette ; publiés en 1828.