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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/447

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peuvent intervertir les rôles et engager le cabinet anglais dans une route funeste. Certes, il serait difficile d’imaginer un expédient plus dangereux pour la paix générale que celui que la Russie et l’Angleterre paraissent vouloir adopter. La Russie peut tout oser : les complications en orient ne l’effraient pas. Ce serait un grand fait pour elle d’avoir adroitement délié l’alliance anglo-française, entraîné l’Angleterre dans ses projets, et détruit la force qui avait refoulé dans le Nord l’influence que la Russie exerçait en Europe. Mais l’Angleterre est-elle donc si à l’aise à l’intérieur et à l’extérieur, pour courir de semblables aventures, pour sacrifier ainsi des intérêts positifs, majeurs, immédiats, à des jalousies, à des craintes exagérées ? Comme si la puissance commerciale et maritime de l’Angleterre pouvait être sérieusement menacée par la consolidation du pacha, comme si le maître de l’Égypte et de la Syrie n’avait pas toute raison de désirer la bienveillance de l’Angleterre ; enfin, comme si l’Angleterre ne pouvait pas obtenir, à cet égard, des garanties, non pour aucun privilège, mais pour un égal traitement, garanties qui certes ne laisseraient rien à désirer à la puissance dont la marine est la plus développée et l’industrie la plus riche et la plus active.

L’alliance anglo-française et la politique digne et pacifique de la France en Orient nous paraissent fondées sur des considérations si puissantes, sur des motifs si décisifs pour l’une et pour l’autre nation, que nous nous surprenons souvent à nous demander : Comment se fait-il que ces considérations, que ces motifs n’aient pas prévalu dans les conseils de l’Angleterre ? Comment se fait-il que l’Angleterre ait pu un instant être tentée de les méconnaître ? Et alors, malgré notre désir de ne pas nous livrer ici à des récriminations et à des plaintes, il nous est difficile de ne pas accuser les hommes plus que les choses, et notre cabinet tout autant que le cabinet anglais. Il nous est impossible de ne pas faire une remarque qui doit frapper tout homme impartial, tout ami sincère de son pays, quelle que soit d’ailleurs la nuance de ses opinions politiques : c’est que rien de pareil n’est arrivé sous l’administration de M. de Broglie et de M. Molé. La France n’était pas alors sur le point de ne pas avoir un seul allié, et de se trouver renfermée dans la politique d’isolement. L’expression même est nouvelle. Ce qui prouve, pour le dire en passant, que la responsabilité se trouve effectivement là où elle doit être et où la constitution la place. S’il en était autrement, notre conduite et nos relations diplomatiques ne dérogeraient pas.

L’Espagne est toujours le pays des énigmes et des mystères. Cabréra est-il mort ? Qui le sait ? Les modérés l’emporteront-ils dans les élections ? Personne ne peut l’affirmer. Que fait Espartero ? Autre énigme, autre mystère. Cabréra est malade, Cabréra est mourant, Cabréra est mort ; c’est égal ; Espartero ne sort pas de ses lignes. Jamais on n’a vu un homme de guerre plus immobile, plus impassible. Nous ne connaissons pas suffisamment les faits pour le condamner ; qu’il nous soit permis cependant de nous étonner un peu d’une inaction si prolongée. On dirait qu’il n’a pas mission de vaincre l’insurrection, mais de la garder à vue. Tout ce qu’on nous a appris de particulier sur lui depuis longtemps, c’est sa colère des paroles de M. Dufaure, qui a dit à la