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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/443

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négociateurs russes et anglais, et c’était supposer lord Palmerston et le cabinet anglais plus aventureux qu’ils ne le sont en réalité, que de croire que tout était conclu, et qu’on avait fait à la France une communication qui serait à peine soufferte par une puissance de second ordre.

Tout n’est pas terminé ni près de là, comme tout n’est pas rompu, tant s’en faut, entre la Russie et l’Angleterre. Cet état d’incertitude n’est pas près de finir. M. de Brunow rencontre plus de difficultés que ne l’imaginent ceux qui regardent désormais notre alliance avec l’Angleterre comme dissoute. Il n’en est rien. On ne quitte pas légèrement l’alliance française, on ne brise pas brusquement des liens qui nous sont utiles sans doute, mais qui ne le sont pas moins à l’Angleterre.

Les faits sont assez graves par eux-mêmes sans qu’on s’applique à les grossir et à les exagérer.

C’est déjà un fait grave pour l’Europe entière que le refroidissement survenu entre l’Angleterre et la France, que l’affaiblissement d’une alliance qui a été jusqu’ici la clé de voûte du système de paix. C’est un fait grave que cet à parte de l’Angleterre et de la Russie sur une question qui n’appartient à personne, ou qui appartient à la France autant qu’à qui que ce soit au monde. Enfin c’est un fait d’une haute gravité que ces négociations isolées des deux puissances qui seules pourraient avoir sur la question d’Orient des intentions secrètes, absolument incompatibles avec l’équilibre et la paix de l’Europe. Le monde n’a pas oublié la Pologne, et la France n’est pas au temps de Louis XV.

Nous ne voulons pas rechercher ici à qui doit être imputée la tournure si peu conforme à la dignité et aux intérêts de la France que paraissent prendre les affaires d’Orient. Est-ce la faute du cabinet anglais ou du nôtre ? Faut-il en accuser l’impéritie de nos diplomates ou l’habileté des agens russes ? Dans les momens critiques, ce n’est pas sur la conduite des personnes qu’il faut disserter et s’appesantir, et ce ne sont pas les récriminations et les plaintes qui peuvent être utiles à la France : elle a besoin de résolution, de fermeté, d’action, surtout d’union.

La partie est loin d’être perdue. Le cabinet anglais n’est pas sur des roses. Nous ne connaissons pas l’issue du débat solennel du 28 janvier. Mais à supposer, ce qui est probable, que le cabinet ait obtenu une majorité de dix ou douze voix, est-ce là une position forte qui lui permette des évolutions audacieuses, des changemens de front si peu conformes à l’opinion publique de l’Angleterre ? Le traité pourrait cacher des projets ultérieurs, des arrière-pensées qui plairaient peut-être au peuple anglais. D’accord ; mais ces projets et ces arrière-pensées, quand même ils ne seraient pas de vaines suppositions, de pures chimères, ne pourraient pas être criés aujourd’hui sur les toits : ce ne seraient là arcana imperii, et ce n’est pas avec des mystères diplomatiques qu’on peut agir sur l’opinion publique.

D’un autre côté, il n’est pas vrai que les gouvernemens des pays libres puissent, autant que certains diplomates l’imaginent ou se plaisent à le dire, ne tenir aucun compte de la nature des gouvernemens auxquels ils s’allient. Le