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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/438

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effet, de bon goût de ce temps-ci, quand on aspire à l’Académie des Inscriptions, de crier bien haut qu’en matière d’érudition, tout reste à faire, que les bénédictins n’avaient que de la patience, que le XVIIIe siècle ne savait rien, et que nous pouvons justement, comme Vico, appeler l’histoire la scienza nuovo (il faut cependant excepter M. Capefigue, qui n’a de sympathie et d’admiration que pour les morts, y compris M. Le Ragois). A l’aide de quelques citations des bollandistes, de dom Bouquet, et autres recueils dont on n’a consulté que les tables, on prend vite son vernis de savant. On ajoute des vues aux très innocens récits de ses devanciers, et l’on fait son histoire comme Vertot faisait son siège, comme au XVIe siècle on faisait un sonnet, au XVIIIe un bouquet à Chloris. Pour peu qu’on aime la variété, on peut même, sans qu’il y ait scandale, commencer, en manière d’introduction, par l’étude de quelques rois méconnus de l’Égypte et de la Perse, découvrir des olympiades, ou réhabiliter des Pharaons, et un beau jour, sans transition apparente, arriver des plateaux de l’immobile Asie sur la butte Montmartre, et dévoiler à bien des gens qui ne s’y attendaient guère nos origines obscures et mal comprises. Il y a, dans ces improvisations, dans cet accès facile pour tous, de quoi défigurer tout notre passé, de quoi nous ramener au chaos, tout en criant bien haut Fiat lux. Heureusement on rencontre encore çà et là, mais trop rarement, des hommes d’études sérieuses et dévouées, lesquels pensent avec raison qu’avant de juger les générations qui nous ont précédés dans la vie, il faut au moins apprendre à les connaître. Pour nous parler des morts, ils les évoquent, conversent longuement avec eux, et méditent dix ans avant d’écrire. M. Lavallée a sagement apporté dans son travail cette lenteur de réflexion, ce soin consciencieux du détail et de l’ensemble, et par là il est arrivé à donner un livre qu’on peut citer parmi les plus estimables travaux qui ont notre histoire pour sujet. La religion, la liberté, la patrie, lui ont inspiré, dit-il, la pensée première de son œuvre ; il l’a écrite avec foi, avec trop de foi peut-être, et il est parvenu à se faire lire avec intérêt ; c’est un succès que des historiens de plus haute réputation n’obtiennent pas toujours.

M. Lavallée a divisé son travail en grandes époques. La première comprend l’histoire de la Gaule avant et pendant la conquête romaine ; viennent ensuite les invasions barbares ; puis, avec le Xe siècle, commence une époque nouvelle, que l’auteur appelle l’âge héroïque de la féodalité. L’église aspire et atteint en quelque sorte à la monarchie universelle ; mais, dans l’éternelle vicissitude des choses humaines, l’église descend bientôt de ce rang suprême. La monarchie féodale, appuyée sur les états-généraux, domine la société du XIVe au XVIe siècle, et fait place à son tour, lors de l’avènement des Bourbons, à la monarchie absolue. On arrive ainsi à 89. Sur cette route, il conviendrait peut-être de déplacer quelquefois les jalons. Une ère nouvelle ne commence pas ainsi pour les sociétés à telle année, à tel quantième, et il faut quelquefois se défier des époques, presque autant que des mythes et des élémens ; mais, pour être juste, on doit reconnaître que les divisions adoptées par M. Lavallée sont en général exactes. Elles attestent un remarquable esprit d’ordre et de méthode ;