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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/434

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L’ouvrière sera intéressante et la femme du monde hideuse. Cela est de rigueur et de bon goût. Victorine n’a presque rien à envier à Mme de Tourvel, et Laclos lui eût fait place dans les Liaisons dangereuses. Afin de garder pour amant le fiancé de sa belle-fille, elle compromet la vie de trois honnêtes gens, l’honneur d’une enfant et la bonne foi de son mari, rien que cela. Pour ma part, j’aime mieux Carmélite ; c’est, jusque-là au moins, une bonne et spirituelle fille. Elle plaît assez, malgré les détails de lessive et de table d’hôte, les orgies d’étudians, les duels de toute sorte, les provocations continuelles, les interminables conversations que l’auteur a prodiguées à son sujet. M. de Balzac doit envier ces pieds flûtés, ces chevilles d’une attache admirable, ces hanches où bondissent les plis d’une robe courte ; car c’est presque le style du Lys dans la Vallée. M. Soulié se vante pourtant, dans la Confession générale, de ne point inventer des ingénuosités d’amour. C’est trop de modestie. Il est vrai qu’il ajoute d’amour bien élevé, ce qui rend la phrase plus juste. Quant à Poyer, l’adorateur de Carmélite, c’est une sorte de fier-à-bras, d’étudiant forcené, dont on n’aime guère les succès amoureux. Malgré ses étreintes de fer, et bien qu’il soit l’homme de cette femme, on n’en veut pas à Carmélite de son infidélité, qu’on ne fait toutefois que prévoir, car les volumes publiés s’arrêtent en pleine intrigue. Pour ma part, je souhaite bonne chance à Fabien, le rival de Poyer.

M. Soulié, employant à un endroit le mot désétouffer, prévient en note que l’expression n’est pas française. C’est un avertissement qu’il aurait fallu rendre plus fréquent. Malgré toute sa verve et tout son talent, M. Soulié écrit trop pour écrire bien.


LE MARQUIS DE LETORIERE, par M. Eugène Sue [1]. — M. Sue a été doublement heureux dans ce livre : d’abord il n’avait point à parler de Louis XIV qu’il poursuit en presque tous ses romans d’une haine acharnée, peu intelligente et à la longue fort ennuyeuse ; puis il n’a pas songé aujourd’hui à faire de ses héros, comme d’ordinaire, des mannequins à ficelle qui paraissent remuer d’après la nature et d’après leurs passions, mais qui en réalité n’agissent que dans l’intérêt de quelque paradoxe philosophique, rêvé par l’auteur dans une de ses matinées de misanthropie. Par là, M. Sue n’a perdu aucun avantage, et il a évité deux graves défauts : le premier, de faire de quelques lignes caustiques de Saint-Simon, ou de quelque note bien sèche de Dangeau, une amplification déclamatoire ; le second, de développer en plusieurs volumes deux ou trois maximes moroses échappées bien avant lui à la mauvaise humeur de La Rochefoucauld ou de Vauvenargues.

Il est vrai que M. Sue pourrait prendre ici la critique en apparente contradiction. On lui a dit bien souvent : Pourquoi ces prétendues intentions philosophiques ? Faites plutôt de bons romans qui ne prouvent rien, qui n’aient point de prétention à la profondeur érudite, mais qui plaisent et amusent.

  1. Un vol. in-8°, chez Gosselin, rue Saint-Germaim-des-Prés.