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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/417

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dans le Discours de la Méthode, c’est la hardiesse et l’énergie de la pensée. Kant s’y donne ouvertement comme un véritable révolutionnaire. Comme Descartes, il dédaigne tous les systèmes antérieurs à sa critique ; il s’exprime sur le passé de la philosophie du ton tranchant et superbe des philosophes du XVIIIe siècle. En parlant avec ce dédain de tous les systèmes qui ont précédé, et en les présentant comme un amas d’hypothèses arbitraires, qui contiennent à peine quelques vérités comme par hasard, il ne lui vient pas une seule fois à l’esprit que les auteurs de ces systèmes, ce sont des hommes ou ses égaux ou ses supérieurs, Platon, Aristote, Descartes, Leibnitz. Mais pourquoi serait-il respectueux envers le génie ? Il ne l’est pas même envers la nature humaine. Il lui accorde bien une disposition innée à la métaphysique, mais c’est une disposition malheureuse, et qui jusqu’ici n’a produit que des chimères, et il se flatte, lui, à la fin du XVIIIe siècle, de commencer pour la première fois la vraie métaphysique, après trois mille ans d’efforts inutiles. On serait tenté de supposer, dans un tel dessein, sous de telles paroles, un orgueil immense. Pas le moins du monde. Kant était le plus modeste et le plus circonspect des hommes ; mais l’esprit de son temps était en lui. Et puis on ne fait pas les révolutions avec de petites prétentions, et Kant voulait faire une révolution en métaphysique. Comme toute révolution, celle-là devait donc proclamer l’absurdité de tout ce qui avait précédé, sans quoi il n’aurait fallu songer qu’à améliorer, et non pas à tout détruire pour tout renouveler. Kant, comme Descartes, auquel il faut sans cesse le comparer, préoccupé de sa méthode, ne voit qu’elle partout. Ce n’est pas de son propre génie qu’il a une grande opinion, c’est de celui de sa méthode.

C’est de là qu’il se relève, c’est de là qu’il triomphe. Descartes a dit quelque part qu’en se comparant aux autres hommes, il s’était trouvé supérieur à très peu et inférieur à beaucoup, et qu’il devait tout à sa méthode. Socrate aussi, deux mille ans avant Kant et Descartes, rapportait tout à sa méthode qui, au fond, était la même que celle du philosophe français et du philosophe allemand. Cette méthode est la vraie, c’est la méthode psychologique qui consiste à débuter par l’homme, par le sujet qui connaît, par l’étude de la faculté de connaître, de ses lois, de leur portée et de leurs limites. Elle naît avec Socrate, se développe avec Descartes, se perfectionne avec Kant, et avec tous les trois elle produit chaque fois une révolution puissante. Mais il n’appartient pas au même homme de commencer une révolution et de la finir. Socrate n’a été ni Platon ni Aristote, mais le père