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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/41

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PAULINE.

devait n’avoir pas une plus saisissante réalisation. Elle s’étonna de retomber dans l’affaissement qu’elle avait si long-temps combattu dans la solitude, et pour justifier vis-à-vis d’elle-même cette singulière inquiétude, elle se persuada qu’elle avait pris dans sa retraite une tendance au spleen que rien ne pourrait guérir.

Mais les choses ne devaient pas durer ainsi. Quelque répugnance que l’actrice éprouvât à rentrer dans le bruit du monde, quelque soin qu’elle prît d’écarter de son intimité tout caractère léger, toute assiduité dangereuse, l’hiver arriva. Les châteaux cédèrent leurs hôtes aux salons de Paris, les théâtres ravivèrent leur répertoire ; le public réclama ses artistes privilégiés. Le mouvement, le travail hâté, l’inquiétude et l’attrait du succès envahirent le paisible intérieur de Laurence. Il fallut laisser franchir le seuil du sanctuaire à d’autres hommes qu’aux vieux amis. Des gens de lettres, des camarades de théâtre, des hommes d’état, en rapport par les subventions avec les grandes académies dramatiques, les uns remarquables par le talent, d’autres par la figure et l’élégance, d’autres encore par le crédit et la fortune, passèrent peu à peu d’abord, et puis en foule, devant le rideau sans couleur et sans images où Pauline brûlait de voir le monde de ses rêves se dessiner enfin à ses yeux. Laurence, habituée à ce cortége de la célébrité, ne sentit pas son cœur s’émouvoir. Seulement sa vie changea forcément de cours, ses heures furent plus remplies, son cerveau plus absorbé par l’étude, ses fibres d’artiste plus excitées par le contact du public. Sa mère et ses sœurs la suivirent, paisibles et fidèles satellites, dans son orbe éblouissant. Mais Pauline !… Ici commença enfin à poindre la vie de son ame et s’agiter dans son ame le drame de sa vie.


IV.

Parmi les jeunes gens qui se posaient en adorateurs de Laurence, il y avait un certain Montgenays, qui faisait des vers et de la prose pour son plaisir, mais qui, soit modestie, soit dédain, ne s’avouait point homme de lettres. Il avait de l’esprit, beaucoup d’usage du monde, quelque instruction et une sorte de talent. Fils d’un banquier, il avait hérité d’une fortune considérable, et ne songeait point à l’augmenter, mais ne se mettait guère en peine d’en faire un usage plus noble que d’acheter des chevaux, d’avoir des loges aux théâtres, de bons dîners chez lui, de beaux meubles, des tableaux et des dettes. Quoique ce ne fût ni un grand esprit, ni un grand cœur,