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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/398

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Le gouvernement de la philosophie fut d’abord un despotisme, celui des dogmatiques ; après le despotisme est venue l’anarchie, et cet esprit de rébellion appelé le scepticisme. Dans ces derniers temps une certaine physiologie intellectuelle introduite par Locke semblait avoir tout pacifié et tout ramené à une seule autorité, celle de l’expérience ; mais on s’est aperçu que cette prétendue expérience était elle-même remplie d’hypothèses, et que la nouvelle autorité n’était rien moins qu’un dogmatisme tout aussi tyrannique que ceux dont on avait voulu délivrer la science. Toutes les autorités paraissant donc avoir été inutilement tentées, la dernière et la plus triste des dominations s’ensuivit, celle de l’indifférence, mère de la nuit et du chaos. Mais ce chaos, si la nature humaine subsiste avec ses instincts et avec ses forces, n’est que le prélude d’une transformation prochaine et l’aurore d’une lumière nouvelle.

Cette indifférence, qui désespère au premier coup d’œil, est digne d’une méditation profonde. Entre les écoles qui se battent depuis des siècles dans cette arène de disputes sans fin qu’on appelle la métaphysique, et le public de notre temps, qui confesse ne rien entendre à ces débats et ne pouvoir s’y intéresser, qui a tort et qui a raison ? On ne voit pas que le public soit dégoûté des mathématiques et de la physique ; pourquoi serait-il plus dégoûté de la métaphysique, si la métaphysique était une science aussi solide, aussi sûre que les deux autres ? Notre âge est l’âge de la critique, à laquelle rien ne peut se soustraire, ni la religion, malgré sa sainteté, ni la loi et l’état, malgré leur majesté. Pourquoi donc n’appliquerait-on pas aussi la critique à la métaphysique ?

Par là il ne faudrait pas entendre une critique de tel ou tel système. Non ; il s’agit d’une critique plus profonde, et qui s’applique à l’instrument même de tout système, de toute métaphysique, à la faculté de connaître, à la raison, qui en détermine la constitution intérieure, l’étendue et aussi les limites :

Tecum habita et nôris quàm sit tibi curta supellex.
(Perse.)

Ôtez cette critique, et la philosophie n’est plus qu’une espèce de magie à laquelle Kant se déclare entièrement étranger.

Toutes les vieilles certitudes sont décriées ; mais ce n’est pas à dire que l’esprit humain renonce à la certitude. Il y aspire toujours ; mais il la cherche sur une autre route. Il est indifférent à la philo-