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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/342

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soi les premiers jets luxurians, et dès que la fleur d’un talent agréable éclot à peine, on respire tout aussitôt le parfum qui caresse, on se repait avec orgueil du charmant éclat des couleurs. Mais la fleur n’est pas le fruit ; on s’est enivré sans se nourrir ; on a demandé au talent seul et privé d’une suffisante culture ce qu’il ne peut donner qu’à l’aide du temps et du labeur ; on oublie trop que, même en littérature, même en poésie, la plupart des hommes doivent vivre et grandir, non par la sève jaillissante des premières facultés, mais bien par l’emploi fécond et progressif qu’il leur sera donné d’en faire.

Et de ce que chaque ame précoce veut s’en tenir à sa fleur, qu’arrive-t-il ? La fleur s’épuise, on le sent trop, et on ne se l’avoue pas ; plus d’un alors se met à croire en soi à je ne sais quels immenses trésors cachés. Il ne s’agit que de les faire sortir, et, passant d’un excès à l’autre, on bouleverse sa nature, au lieu simplement d’y labourer. On me racontait, l’autre jour, une singulière histoire, qui peut faire ici apologue. Aux confins du Perche et du Maine, me disait-on, près du bourg de Saint-Cosme, il est un monticule, une petite colline, qu’on appelle le Mont-Jalut. Une vague tradition du pays y a placé un trésor que durant la révolution on y aurait enfoui. Des poètes, des spéculateurs y ont cru ; une société composée des noms les plus contrastans, unis dans un même rêve, a acheté le mont et l’exploite en tous sens. Le plus fécond de nos romanciers est à la tête, assure-t-on. On poursuit le trésor, il fuit ; des somnambules, de temps en temps amenés, en rappellent, en indiquent la vraie place : on fouille de plus belle ; on perce des puits profonds, des galeries sans fin ; la colline, jadis verdoyante, n’est plus de loin qu’un vaste éboulement de terres remuées et jaunies. Voilà l’histoire du talent chimérique au sein de bien des ames. Tout poète ambitieux et manqué a en lui son Mont-Jalut.

Pour conclure avec Hégésippe Moreau qui avait, lui, un talent vrai, ce qui l’a perdu, ainsi que bien d’autres, en ce siècle tourmenté, c’est l’immodération de l’ame, l’impatience de la destinée, le débordement inquiet des fermens de l’imagination sur la raison austère, le sacrifice du devoir religieux et moral à l’exigence des passions. Ce qui lui a manqué, c’est la persistance dans l’œuvre, la confiance en sa force, c’est-à-dire dans celle de la poésie ; car s’il eût cru sincèrement à la poésie, il se fût attaché à vivre pour elle, pour le service de son culte et de ses autels. Ce qui a failli enfin à Moreau, c’est l’attente sereine de l’avenir, lequel trahit rarement ceux dont la foi ne se lasse pas même dans la douleur.


DESSALLES-RÉGIS.