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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/341

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leur propre égarement la source de leurs malheurs, sans doute parce qu’ils manquent à fortifier les dons de l’intelligence par le développement du caractère moral. Hégésippe Moreau, entre autres, nous le disons à regret, semble avoir creusé lui-même de ses mains sa tombe prématurée, enfermant ainsi pour jamais sous la pierre tant de beaux vers qui ne demandaient qu’à s’élancer librement. Moreau n’a pas été, à bien dire, un vrai poète populaire, paisible et fort, souffrant et chantant tout à la fois. Avec un talent de beaucoup supérieur à celui de quelques prolétaires poètes qui se sont produits dans ces derniers temps, l’auteur du Myosotis n’a eu en partage ni leur simplicité ni leur trempe morale. C’était un fruit que la civilisation parisienne avait atteint de son ver rongeur. — Moreau ne sut point accepter la tâche humaine, il ne voulut pas se résigner à la lutte qui, est le devoir de chacun ici-bas. Il préféra maudire les obstacles que de les vaincre. Drapé avec orgueil dans son indigent manteau, il se tint immobile, au lieu de marcher d’un pied résolu et les bras tendus au travail.

Il y a une admirable pensée de Vauvenargues, la LIe des Réflexions posthumes, qui me paraît avoir remarquablement trait à ces sortes d’organisations, et qui trouvera directement ici son application précise. « La nature a ébauché beaucoup de talens qu’elle n’a pas daigné finir. Ces faibles semences de génie amusent une jeunesse ardente qui leur sacrifie les plaisirs et les beaux jours de la vie. Je regarde ces jeunes gens comme les femmes qui attendent leur fortune de leur beauté. Le mépris et la pauvreté sont la peine sévère de ces espérances. Les hommes ne pardonnent point aux misérables l’erreur de la gloire. » Quelle justesse profonde et aussi quelle vivante actualité dans cette sentence du sage et immortel moraliste ! Comme Vauvenargues a bien deviné notre temps[1] ! Oui, c’est bien cela. Le malheur distinctif, la plaie secrète de la génération présente est dans cette foule de talens inachevés et superbes qui se proclament dès l’abord et veulent s’imposer de vive force, avant d’être parvenus à leur maturité complète. On se fie à de beaux germes, on admire en

  1. Quelques autres pensées de Vauvenargues prouvent qu’il avait su observer à fond ces prétentions, ces ridicules, cette maladie des rimeurs, qui pullulaient alors comme aujourd’hui, qui avaient pullulé déjà sous Louis XIII et au XVIe siècle, et de tout temps, mais qui disparaissent comme des éphémères et qu’on oublie : « Il n’y a point de faiseur de stances, dit-il, qui ne se préfère à Bossuet, simple auteur de prose… » Et encore : « Un versificateur ne connait point de juge compétent de ses écrits : si on ne fait pas de vers, on ne s’y connait pas ; si on en fait, on est son rival. »