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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/333

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opposante, même résolument hostile. Mêlé, dit-on, aux barricades de juin, il s’y montra toutefois plus par désespoir et envie de mourir que par haine politique. Déjà il s’agissait pour lui de quitter la vie, de renoncer à la lutte. Dans un premier séjour à l’hôpital, en 1832, nous voyons qu’il se nourrissait de pensées funèbres ; par une sorte de secret pressentiment il y composait en mémoire de Gilbert une pièce d’une tristesse touchante où revient à la fin de chaque strophe, ce vers sympathique

Pauvre Gilbert, que tu devais souffrir !

mais peut-être sans trop songer, même alors, que la destinée du malheureux satirique serait un jour la sienne.

Pourtant, si Moreau eût voulu plus tard, quelque repos et quelque bonheur modeste eussent pu encore lui être assurés. Il s’en fallait que toute ressource lui manquât absolument. Il fut successivement maître d’études dans un collège et rédacteur du Journal des jeunes Personnes. Puis il se lassa de ces conditions. Une dame qui s’intéressait vivement à son sort, lui offrit de l’argent pour acheter un brevet d’imprimeur ; mais Moreau, égaré plus que jamais, refusa, et s’il faut en croire ceux qui nous ont esquissé la vie de Moreau, ceux qui ont le plus amnistié ses fautes et sympathisé le plus pour ses douleurs, le motif de ce refus, au moins singulier, fut que, s’il avait accepté cet argent, il l’aurait dépensé aussitôt sans travailler, parce qu’il avait faim et soif des plaisirs de la vie. — Ce sera là, en vérité, une des plus déplorables contradictions d’une époque où l’on a vu bien des prétendus amis du peuple vivre sans remords dans une fastueuse mollesse, où tel qui se proclame puritain et affecte le stoïcisme, aspire en secret aux jouissances du sybarite. — Lorsque peu après Moreau se résolut à entrer dans l’imprimerie de M. Béthune, en qualité de correcteur, il n’était déjà plus temps pour la simplicité et pour le bonheur tranquille. C’en était fait de l’homme aussi bien que du poète. Pendant que l’ame était ravagée sans retour, les souffrances et les privations avaient déposé dans son corps le germe d’une phtysie qui le conduisit à l’hospice de la Charité, où il mourut le 20 décembre 1838.

Hégésippe Moreau avait une faculté poétique bien supérieure à son organisation morale, et qui en vérité le rendait digne d’un meilleur sort. C’était, il faut le dire, un poète d’une autre trempe que bien des rimeurs fêtés et prônés chaque jour, dont l’œuvre, plus expérimentée que naïve, n’aura rien à débattre à coup sûr avec la