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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/332

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qui plus tard se faisait jour dans une de ses pièces, et déjà montre bien de l’ingratitude, il faut l’avouer :

Un ogre ayant flairé la chair qui vient de naître,
M’emporta vagissant dans sa robe de prêtre ;
Et je grandis captif parmi ces écoliers,
Noirs frêlons que Montrouge essaime par milliers ;
Stupides icoglans que chaque diocèse
Nourrit pour les pachas de l’église française.
Je suais à traîner les plis du noir manteau ;
Le camail me brûlait comme un san-benito ;
Regrettant mon enfance et ma libre misère,
J’égrenais dans l’ennui mes jours comme un rosaire.

Impatient des liens qui le retenaient, Moreau s’échappa du séminaire, revint à Provins, et y apprit l’imprimerie. Puis, après je ne sais quelle satire politique qui lui valut quelques inimitiés dans sa ville natale, il partit pour Paris, poussé par sa fatale étoile à la conquête de la gloire littéraire. Là, comme on le pense bien, les déceptions ne se firent point attendre. La gloire, qui est lente, ne vint pas, la fortune encore moins ; et quand le poète l’appelait de tous ses vœux, la misère seule répondait à sa voix. Voué dès-lors au malheur, déçu dans ses illusions, Moreau déposait l’expression de son profond découragement dans ces vers de la même pièce que nous avons déjà citée :

J’ai visité Paris, Paris sol plus aride
Au malheur suppliant que les rocs de Tauride,
Où l’air manque aux aiglons méditant leur essor ;
Où les jeunes talens, cahotés par le sort,
Trébuchant à la fin, de secousse en secousse,
Contre la fosse ouverte où disparut Escousse,
N’ont plus en s’abordant qu’un salut à s’offrir,
Le salut monacal : Frères, il faut mourir !

Plusieurs années se passèrent, pendant lesquelles Moreau vécut chaque jour de cette vie précaire et inquiète qui semble le partage inévitable de quiconque s’est une fois faussement engagé ; ballotté sans cesse entre ses rêves amoureux de gloire à venir et les dures réalités de sa condition présente ; tour à tour insouciant ou irrité, suivant qu’il entrevoyait quelque rayon ou quelque ombre à son horizon, mais d’ailleurs, à tout prendre ; engagé sous la bannière d’une politique