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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/331

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chants interrompus par un soudain caprice ; comme s’il était bien permis d’émousser dans le silence une parole armée pour les nobles clameurs de la lutte, et de laisser, par sa désertion, le monde en proie aux médiocres et aux pervers. Ainsi, tandis que les impuissans s’obstinent, les forts trop souvent se refusent ; et, en vérité, nous devons juger pareillement condamnables ceux qui s’annullent dans une lâche ou hautaine oisiveté, et ceux qui se brisent contre un fol désespoir ; les premiers affaiblissent et découragent l’humanité, les seconds l’épouvantent et la calomnient.

Il était réservé à notre époque d’offrir tous ces exemples, et comme toutes ces formes réunies de découragement et d’abandon. Il est tel cas pourtant qui a droit de surprendre de nos jours plus encore qu’au siècle dernier, et dont l’existence même devrait sembler impossible au sein de notre civilisation si avertie. Il y a une année à peine, le bruit courut dans Paris qu’un poète, un nouveau Gilbert, venait de mourir à l’hôpital. Ce poète n’était autre qu’Hégésippe Horeau, dont un volume, le Myosotis, publié quelques mois auparavant, avait fait connaître le nom et le talent. Après l’étonnement douloureux où un tel événement jeta le monde littéraire, on dut se demander quelles causes, quel concours de circonstances l’avaient produit. Il importait de savoir s’il y avait là quelqu’une de ces imprévoyances aveugles dont le monde se rend parfois coupable, ou bien s’il s’agissait d’un tort individuel et en quelque sorte volontaire. Fallait-il demander compte à la société de la mort d’un poète, ou bien n’accuser que ce poète lui-même de sa triste destinée ? La vérité ne tarda pas d’être connue, et nous croyons que, pour cette fois, la société doit être déchargée du crime d’homicide.

L’histoire de Moreau, à la différence près des faits accessoires, ressemble exactement, pour l’enchaînement des péripéties fatales, à celle de la plupart des poètes qui l’ont précédé dans une voie d’imprudence et de malheur. C’est ici comme ailleurs la même témérité qui fait affronter une mer orageuse, ce sont les mêmes écueils méconnus où l’on échoue, c’est le même naufrage sans bords où nulle planche de salut ne s’offre pour secourir le passager.

Hégésippe Moreau, né à Provins en 1809 ou 1810, et de bonne heure orphelin, fut recueilli par un prêtre de ses parens qui le mit au séminaire de Fontainebleau où il passa sa jeunesse. Cette circonstance, qui aurait dû revivre pour le poète comme un touchant souvenir, ne laissa au contraire dans son cœur qu’un sentiment amer