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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/329

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éclat dans l’humilité. Burns, poète et laboureur, sachant être à la fois grand et simple, calme et inspiré ; Burns, recevant sa Muse éclatante d’or dans un recoin obscur de la ferme, me semble réaliser le plus beau idéal du poète populaire.

Après tout, est-il absolument indispensable de s’asservir sans partage au démon du vers, d’exercer la poésie à l’état mercenaire, et de donner en toute hâte forme d’in-octavo à ses inspirations ? Ne saurions nous posséder le feu sacré qu’à la condition d’exposer publiquement chaque jour les titres de notre puissance secrète ? Lorsque le destin n’a point départi au poète la liberté de chanter à toute heure, et de donner à loisir une forme à sa pensée, pourquoi le poète ne garderait-il pas d’abord pour lui seul, au fond de son cœur, ses inspirations chéries, satisfait de l’émotion et du bonheur qu’elles lui donnent, en vue de sa perfection morale ? Estimons ceux-là qui, en attendant mieux, se résignent à épancher les trésors de leur poésie intérieure sur tout ce qui les entoure, qui tentent de lui donner un but moralement pratique. Ces hommes modestes font servir la poésie à embellir l’amour, l’amitié, les sentimens de famille, à rehausser l’idée du devoir ; ils sont poètes dans l’intimité du foyer, dans l’accomplissement de leur tâche de chaque jour ; ils sont poètes par le sentiment et par l’action, jusqu’à l’heure où ils pourront l’être par la pensée et par la formule. La poésie, renfermée à propos, comme certaines plantes séchées dans le tiroir, embaume souvent tout un intérieur. D’autres, semeurs prédestinés du champ littéraire, se détournent sans en sortir, quand la moisson poétique ne rend pas, et trouvent encore à jeter leur grain en quelque sillon fertile. Au besoin ils émaillent le terrain de la critique si aride au premier abord, mais qui pourtant ne se refuse pas aux fleurs semées par places choisies et discrètes. En un mot, quand la faculté poétique est bien réellement en nous, elle trouve toujours son issue, son emploi, sa fécondation, elle peut se transformer, mais non jamais périr. Si le monde perd ainsi quelques beaux vers qui demeurent refoulés dans la partie la plus secrète de l’ame, et qui n’éclateront peut-être jamais, il gagne d’autre part des existences paisibles, sereines, qui concourent à l’harmonie générale, au bien-être commun. Or, il y a plus de courage, croyez-le bien, à renoncer à sa Muse, à enfouir résolument ses plus chères espérances, qu’il ne peut y en avoir à poursuivre sa gloire personnelle au milieu des plus dures épreuves.

N’en doutons pas, c’est pour avoir méconnu les nécessités, de la vie pratique, pour s’être obstinés en un dédain vaniteux et imprévoyant, que tant de poètes ont été déshérités du bonheur et de l’épanouissement