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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/328

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et réclament à cor et à cris contre la pauvreté du poète, lorsque celle-ci devient son partage inévitable, c’est-à-dire lorsque le poète n’a pu élever la main jusqu’à ces fruits d’or qu’il n’est donné à personne de cueillir à coup sûr, et que le hasard départit le plus souvent. Pourquoi le poète ne saurait-il rester dans la pauvreté comme il sait parfois aller vers la richesse ? Il ne faut pas qu’on croie que la poésie est un marchepied complaisant, une voie infaillible pour arriver aux aises et aux jouissances de la vie. La poésie apparaît bien plutôt comme un sacerdoce qui veut être accepté avec ses devoirs, ses charges, ses périls, en un mot, tout son ministère saintement dévoué. Je dirai plus, elle est un culte spontané, involontaire, qui repousse tout calcul et toute arrière-pensée profanes. Le sentiment poétique se suffit dans sa propre essence. Si le poète est un de ces instrumens sonores qui résonnent d’eux-mêmes, librement, par le privilège de leur nature, sans excitation extérieure, il chantera même dans la nuit, même dans l’abandon, même dans la misère. Il ne faut pas oublier qu’Homère mendiait en composant ses épopées sublimes. Le poète sincère et vraiment inspiré saura trouver toute joie et toute consolation au sein de la poésie seule. Quant aux nécessités matérielles de la vie, le travail des mains y pourvoira, il donnera la nourriture du corps, comme la poésie donne l’aliment de l’ame.

On m’objectera, je le sais bien, que le travail vulgaire est un joug pesant que le poète ne peut supporter ; mais, pour ma part, je n’ai jamais cru sérieusement à cette incompatibilité prétendue du labeur physique et de l’exercice intellectuel. Plus d’un exemple célèbre nous prouverait au besoin que la poésie sait se vêtir de bure tout comme de pourpre, et peut habiter la ferme aussi bien que le palais. Loin que le travail du corps ôte rien à l’intelligence, je supposerais au contraire assez volontiers qu’il l’enrichit d’une faculté austère et concentrée qu’elle n’eût point acquise au milieu des satiétés énervantes du loisir. Le poète qui travaille de ses mains chante peu, il est vrai ; mais ses inspirations trempées au creuset de la souffrance et d’une lente réflexion, moins jetées à tout hasard et à tout vent, doivent s’empreindre d’une force et d’une originalité toutes particulières. Après la poésie qui conquiert par l’omnipotence de son prestige toutes les suprématies et tous les honneurs de ce monde, je n’en sais pas de plus belle et de plus digne que celle qui vit humblement au fond de l’atelier. A côté de Châteaubriand faisant du génie une sorte de royauté européenne devant laquelle les plus hauts s’inclinent, j’admire l’Écossais Burns conservant à la poésie tout son