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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/327

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mont fertile en veines sans cesse exploitées. Et ce n’est pas seulement la masse des poètes vulgaires qui pratique ces abusives tendances, mais les chefs même, ceux qui jadis furent élus, s’y adonnent par émulation, et fomentent de plus en plus le mal autour d’eux. A peine si quelques chastes esprits, deux ou trois peut-être, se montrent fidèles au vrai sanctuaire, gardant en eux-mêmes la religion de la poésie, et attendant en recueillement que l’heure de l’inspiration soit venue. Le reste, obéissant à je ne sais quelle rivalité misérable de vogue et de débit, ou à quelle puérile satisfaction d’occuper à tout propos l’attention de la foule, ne craint pas de produire au grand jour la Muse à peine vêtue, sans remords pour sa sainte pudeur outragée. Il s’agit bien plus d’être à pair pour le nombre des volumes, et de faire monter jusqu’à 500,000 francs l’enchère des œuvres, qu’il n’est question d’honorer son génie en parlant au cœur des hommes. Par là on est arrivé bien vite à faire tomber la poésie au dernier rang, non-seulement par ses propres exemples, mais encore par l’indifférence et le mépris qu’on n’a pas hésité de professer en principe. Il en est qui, préférant tout à coup l’agitation du monde extérieur aux paisibles joies de l’ame, le forum à l’asile saint, et le clapotement des publiques discussions aux mystérieux entretiens de la pensée, ont voulu faire de la poésie, cette reine du monde, une sorte d’humble vassale, ou même une courtisane passagère. Mais d’ailleurs ces infidèles amans de la poésie n’ont pas tardé à recevoir la peine de leur trahison. Plus d’un ange déchu, après avoir traîné tout à terre sa robe de lin, n’a pu remonter au sublime empyrée ; il semble que la vue des choses infimes d’ici-bas l’ait déshérité de jour en jour des contemplations célestes. Pour ceux-là qui, une fois, ont méconnu la voix de la prêtresse, il n’y a plus eu dès-lors de bois sacré, plus de nymphe Égérie, plus de divins oracles. Contempteurs de l’inspiration, à son tour l’inspiration les a délaissés. Il serait donc particulièrement utile de séparer, d’abstraire la poésie de tous les vains désirs, de tous les espoirs illégitimes qui l’accompagnent, et de la maintenir dans toute la pure intégrité de son désintéressement natif.

Je ne suis pas assurément de ceux qui refusent au poète le droit d’être riche, et le rejettent comme un paria indigne des bienfaits sociaux. Je crois, au contraire, qu’il faut se féliciter lorsque le poète, en dépit de tout, conquiert la fortune, à cette condition pourtant qu’il usera de ses faveurs pour honorer sa Muse, non pour la corrompre et l’amollir. Mais j’adhère encore moins à ceux-là qui s’indignent