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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/321

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la lenteur des communications, et la difficulté de se répandre à travers une population disséminée sur une immense surface. Pour que les journaux produisent un effet réel et instantané, il faut qu’ils agissent coup sur coup, comme les béliers des anciens sur les murailles d’une forteresse, et qu’ils tombent au milieu d’une nombreuse agglomération d’hommes. Il faut des échos à cette voix sonore, des quartiers de roc à ce levier puissant, et non pas des grains de sable. Quelle action peuvent-ils produire lorsqu’ils s’en vont, à des intervalles irréguliers, chercher à de longues distances l’une de l’autre quelques bourgades, ou quelques maisons isolées ? Assurément ce ne peut être qu’une action très faible en commençant et très lente. Cependant aujourd’hui l’élan est donné, c’est un fait qu’on ne peut plus méconnaître. Les hommes du Nord se sont émus à ce cri de réforme politique qui retentit dans leur cœur, comme le cri de réforme religieuse retentit jadis dans celui de leurs ancêtres. La censure sera-t-elle plus forte que ce besoin instinctif d’émancipation qui gagne tous les peuples ? Nous ne le croyons pas. La presse du Nord n’est d’ailleurs pas placée sous la domination de deux tyrans. Tant s’en faut. Les rois de Suède et de Danemark essaieront sans doute de réprimer, par de sages mesures, les injustices ou les exagérations de la presse ; mais nous sommes bien convaincu qu’ils ne voudraient ni la bâillonner ni l’anéantir. Ainsi la presse du Nord suivra sa mission. Maintenant quel sera son résultat, et quel but atteindra-t-elle ? C’est le problème que l’on pose de tous côtés. Nous n’oserions pas plus le résoudre sur les bords du Sund que sur les bords de la Seine. Les journaux doivent-ils développer en Suède et en Danemark l’élément démocratique au point d’amener ces deux pays au niveau de la Norvège sous le rapport des idées libérales ? Ce résultat, s’il doit jamais avoir lieu, nous semble encore si éloigné, que nous ne faisons que l’indiquer. Les trois royaumes scandinaves en viendront-ils, par ce frottement continu des idées, par ce travail de la presse, à un état d’homogénéité politique qui leur fasse désirer et leur permette de se réunir en faisceau comme autrefois, et de ne former qu’une seule puissance ? Je sais qu’il y a maintenant en Danemark un parti assez nombreux, un parti jeune et ardent, qui rêve cette nouvelle union de Calmar. Si jamais ce projet était sur le point de se réaliser, l’Angleterre, qui tient à isoler le Danemark pour le tenir sous sa dépendance, et la Russie, qui tend à affaiblir la Suède pour la maîtriser, laisseraient-elles ces deux pays s’allier l’un à l’autre et se fortifier par l’adjonction de la Norvège ? Telle est la question, question grave et qui intéresse à un haut degré la politique de l’Europe entière, mais qui me semble encore si lointaine et si indéterminée, que je me contente de la poser sans oser y joindre la moindre hypothèse.

Je ne puis terminer ce tableau, ou, si l’on veut, cette esquisse des journaux scandinaves sans dire quelques mots des journalistes. Comparée à celle de nos écrivains, leur position est bien humble et en apparence excessivement restreinte ; mais au moins elle est calme et garantie contre toutes les vicissitudes de la vie aventureuse. Quiconque là-bas veut écrire doit, avant tout, avoir ou une fortune à peu près indépendante ou une place, car la presse ne lui donnerait