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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/286

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personnelle du fondateur de l’empire se confondait avec le mouvement intime du monde ; son ambition avait favorisé, excité une tendance qui devenait irrésistible ; son génie avait trouvé pour point d’appui la plus grande crise qu’ait éprouvée la société antique. La situation des peuples était neuve effectivement ; les organisations politiques du passé croulaient de toutes parts ; Rome, après avoir détruit les nationalités diverses dans tout l’univers civilisé, sentait à son tour sa propre nationalité chanceler et céder à la réaction de l’univers. Il était manifeste à tous que les conditions sous lesquelles avaient jusqu’alors vécu les sociétés politiques, ne suffisaient plus à une grande portion du genre humain, et qu’un ordre de choses tout nouveau allait commencer. Cet ordre de choses, quel serait-il ? L’histoire ne jetait aucun jour sur les incertitudes présentes, car rien dans le passé ne faisait deviner un tel avenir.

Le mot mystérieux qui échappait à la science humaine, les masses le demandèrent à la religion. On feuilleta de toutes parts les livres sacrés ; on recueillit les vieux oracles ; on en imagina de nouveaux au profit de l’idée qui travaillait toutes les ames. Jamais l’anxiété du doute, jamais la crédulité, ne furent plus en émoi. Des prophéties, en vers et en prose, circulaient d’Orient en Occident, et d’Occident en Orient, par milliers de volumes ; chaque nation apportait les siennes, empreintes de sa foi religieuse et de son génie poétique, et les donnait comme la clé de cet avenir sans nom, vers lequel gravitaient toutes choses. Pour le Latium et la Grèce, nourris de fictions gracieuses, c’était un retour à l’âge d’or, au règne du bon Saturne, à la paix perpétuelle, à l’innocence des hommes. L’aruspice étrusque y voyait la fin d’un jour du monde, tandis que des sectes mystiques saluaient en lui l’aurore d’une année céleste, dont les grands mois allaient poindre. En Orient, d’autres interprétations religieuses, d’autres calculs cosmogoniques, d’autres rêves, d’autres espérances. Mais une concordance frappante au milieu de ces diversités, c’est que toutes les traditions, toutes les explications, annonçaient la venue d’un roi, qui réunirait les nations sous son sceptre et fermerait à jamais le temple de la guerre. Cette croyance était surtout répandue parmi les nations orientales [1]. A Rome même, à la face du Capitole et sous les yeux du sénat, bien des signes avaient

  1. Vesp., 4 – Tacit., Hist., V, 13 – Joseph., Bell jud., VII, 28 – Appian. Ap. Zonar., Ann II.