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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/28

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L’esprit qui doit animer ce grand corps s’en rend plus malaisément maître, et la société, au lieu de s’élever, retombe plus pesamment vers la terre. Toute institution où respire la pensée du suffrage universel n’est supportable que si l’état moral de la nation en compense le danger ; c’est à la nation de corriger ainsi ses lois. L’Amérique de Washington et de Franklin le pouvait faire ; je ne sais si l’Amérique actuelle en est capable. On conçoit que des institutions qui s’adaptaient sans péril à l’état d’une population rare, homogène, agricole, à de petites cités disséminées sur un immense territoire, peuvent devenir hasardeuses quand la population s’est amoncelée dans de vastes et riches villes, quand le commerce et l’industrie rivalisent avec l’agriculture, quand le succès rapide des spéculations mercantiles accroît incessamment l’inégalité et l’instabilité des fortunes, quand les prolétaires ont commencé à se répandre partout, sans que les esclaves aient disparu nulle part. Et dans quelles circonstances le peuple des États-Unis est-il livré aux dangers propres à sa constitution ? car toute constitution à les siens ; c’est après de longues années de paix et de prospérité, pendant lesquelles le gouvernement a paru facile, trop facile, puisqu’on a pu croire que les choses de ce monde marchaient toutes seules, et que l’impulsion de la volonté populaire remplaçait tout, habileté, savoir, prudence, tout ce qui fait le génie du gouvernement. Le souverain de l’Amérique, comme tous les souverains qui règnent trop aisément, croit un peu à l’infaillibilité du bon plaisir. La révolution avait mis en lumière tout ce que le pays renfermait d’hommes distingués ; elle les avait instruits par l’expérience, aguerris par la lutte, illustrés par le succès. Le peuple, et c’est une justice qu’on doit lui rendre, s’est montré reconnaissant et fidèle. Tant qu’il lui est resté un homme révolutionnaire, comme il les appelait, il l’a honoré, il l’a élu, il lui a décerné le pouvoir. Long-temps il a cherché partout la supériorité constatée ou probable. Il l’a cherchée dans l’hérédité en choisissant M. Adams, et dans la seule gloire qui lui restât en nommant le général Jackson. Il semble avoir lutté lui-même contre cette tendance au nivellement qui, j’en conviens, subsiste toujours dans les sociétés démocratiques. Mais il a cédé enfin. Ses institutions le poussaient ; les évènemens ne le retenaient pas. Il y a trop long-temps qu’il ne s’est passé en Amérique, quelque chose d’assez éclatant pour relever et éclairer les esprits. De grandes circonstances peuvent seules quelquefois recommander les hommes supérieurs et ranimer dans le peuple cet instinct admirable sur lequel comptait Montesquieu. Si donc la société, aux États-Unis,