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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/27

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de vouloir le génie dans le vrai et la gloire dans l’ordre ? Est-ce rapetisser l’humanité que de rendre plus difficiles les conditions de la grandeur ?

Cela dit, voyons les sociétés dans leur existence habituelle, et s’il est vrai qu’elles se passent aujourd’hui, plus aisément qu’à une autre époque, des hommes supérieurs dans le gouvernement.

On critique la société américaine. Son gouvernement est sans éclat ; la fermeté prévoyante, l’autorité morale, la vraie sagesse paraît lui manquer ; les passions populaires éclatent par intervalles, et dominent la justice et les lois ; les préjugés publics tolèrent, absolvent, encouragent ces passions. On remarque que les hommes distingués se retirent des affaires, ou s’en voient successivement écartés par la multitude. Le pouvoir ne va plus aux meilleurs. La médiocrité règne, et non-seulement la dignité nationale, mais la morale publique paraît en souffrir. Le peuple, en Amérique, fait mentir Montesquieu qui le déclare admirable pour choisir ceux à qui il doit confier quelque partie de son autorité. C’est, s’il faut en croire certains juges, que Montesquieu s’est trompé, ou plutôt c’est qu’il a parlé avant de connaître les grandes sociétés purement et complètement démocratiques, phénomène nouveau dont l’apparition était réservée à notre âge. Aux États-Unis, la société, en se détériorant, ne fait que suivre la loi de sa nature.

Peut-être ce tableau est-il chargé, et, vu de plus près, le mal semblerait moins grand. Mais tout cela n’est pourtant pas imaginaire. Les causes du fait doivent être nombreuses ; quelques-unes sont frappantes. Le principal danger de l’Amérique a toujours résidé dans la faiblesse de l’union fédérale et de l’institution qui la représente. Cette institution s’est-elle fortifiée depuis Washington ? Nullement. Tout a marché dans un sens contraire. Depuis près de quarante ans, le parti démocratique possède le pouvoir, et cependant le lien commun doit tenir unies, non plus treize républiques, mais près d’un nombre double ; non plus des fractions d’une même nation, mais des nations diverses. Au sein même des anciens états, des immigrations continuelles ont versé des élémens nouveaux. Tous les Américains ne sont plus les descendans de la génération célèbre qui fonda l’indépendance. Il ne coule plus sans mélange dans leurs veines, le vieux sang de cette race prédestinée à la liberté politique dans l’ancien comme dans le nouveau monde.

Cette nation, qui n’est plus la même, est deux fois plus nombreuse. Or, à mesure que la masse augmente, la démocratie est plus difficile.