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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/255

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ôter les vis et les charnières d’une boîte de peinture que, dans son sommeil, il avait oubliée près de lui. Il y a plus, on nous a raconté que des voyageurs qui s’étaient endormis dans la montagne, s’étaient réveillés sans bottes ou avec un habit transformé en veste ronde, les pans et les poches en ayant été enlevés. On voit que la côte d’Amalfi pourrait, à assez juste titre, être nommée la côte des Larrons.

Leur mendicité prend souvent les formes les plus détournées et les plus amusantes. Leur ténacité vous révolte, et vous êtes étonné de céder et de donner à l’homme que tout à l’heure vous auriez volontiers assommé. Ils vous suivront trois milles avec une orange ou une grenade à la main ; il faut la prendre et la payer, autrement ils ne vous quitteraient pas du jour et ne vous laisseraient pas un moment de solitude et de liberté. Si vous portez un livre ou un calepin, trois ou quatre grands gaillards viendront à vous et vous l’enlèveront de force. Vous croyez avoir affaire à des bandits ; nullement : ce sont des obligeans qui tantôt réclameront leur salaire. D’autres fois, une troupe de jeunes gens et de jeunes filles vous entoure, amenant un pauvre muet, ou un aveugle, dont ils vous peignent la misère et les infirmités de la façon la plus déchirante ; vous vous laissez attendrir, vous donnez quelque petite monnaie ; aussitôt le muet recouvre la parole, l’aveugle voit, et toute la bande se sauve en riant.

Le petit nombre de gens comme il faut du pays est affligé et comme honteux de ces habitudes qu’ils tentent vainement d’extirper ; les idées rétrogrades, ou, si l’on aime mieux, la politique d’un clergé puissant, l’absence d’esprit public, et par-dessus tout l’égoïsme de ceux qui sont dans l’aisance, rendent toute réforme impossible.

Le cinquième de la population d’Amalfi se compose de faquins ; c’est une autre espèce de mendians ; on pourrait les définir des mendians qui travaillent. Ils ne manquent pas de besogne dans un pays où tout, jusqu’à l’homme, doit être transporté par eux. Le chemin d’Amalfi à Majori est, comme nous l’avons vu, la seule route du pays ouverte aux voitures ; les autres chemins ne sont que des sentiers de montagnes formés la plupart du temps d’escaliers superposés, de sorte que, pour se rendre d’un point à un autre, on a souvent trois ou quatre mille marches à monter. Les ânes et les mulets sont assez bien dressés à les gravir sans trébucher, et par conséquent sans danger pour le voyageur ; lorsqu’il s’agit de descendre, c’est autre chose : l’animal a le pied sûr et ne bronche pas, mais ses sabots de derrière se trouvent la plupart du temps au niveau de ses oreilles. Il faut mettre forcément pied à terre si l’on ne veut passer par-dessus le cou de la bête et rouler dans les précipices ; on a donc cherché un autre mode de transport, et la portantine a remplacé l’âne et le mulet. La portantine n’est autre chose qu’un grossier palanquin que portent quatre hommes ; les gens riches des bourgades de la montagne ont leurs porteurs ; les autres en louent, et ce sont les faquins qui sont employés à cet ouvrage. Dans l’été, lors du passage des voyageurs, les faquins d’Amalfa doivent faire fortune ; dans ces sentiers impraticables, les voyageurs se voient en effet contraints, les femmes surtout,