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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/236

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l’Europe effrayée, la liberté, bannie du reste du monde, trouva un asile au milieu de ces rocs et de ces monts escarpés.

Il y a quatorze siècles qu’Amalfi fut fondée par des Romains fuyant devant l’invasion des barbares, et pendant tout, ce temps, même au Xe et XIe siècle, époque de sa plus grande prospérité, elle ne communiquait avec Naples et Salerne qu’au moyen de sentiers praticables à dos de mulet. Avant la fin de 1840, cette ville aura un chemin pour les voitures ; en passant par Vietri, la Cava et Nocera, on pourra se rendre d’Amalfi à Naples en une journée ; c’était le temps qu’il fallait autrefois aux galères de la république pour aller soutenir ou combattre les Napolitains tour à tour alliés ou ennemis.

Aujourd’hui les galères d’Amalfi se sont transformées en barques que manœuvrent quatre rameurs et un timonier. Ces barques, pour peu que le vent les seconde, tiennent bien la mer et marchent rapidement. L’une d’elles avait relâché à Salerne et attendait des passagers pour retourner à Amalfi. Nous fîmes marché avec son patron, rusé compère taillé en Hercule, et un quart d’heure après avoir doublé la jetée du port de Salerne, nous longions les rochers et la plage de Vietri. Une population nombreuse se pressait autour des bâtimens échoués sur le rivage, étendant des filets, embarquant ou débarquant les denrées du commerce, car Vietri est, à proprement parler, le vrai port de Salerne. On voit encore, au centre de sa marine, les restes d’une grosse tour qui servait à protéger contre les Barbaresques les bâtimens qui s’y arrêtaient. Aussitôt qu’ils nous aperçurent, tous les marins de la plage nous saluèrent par de grands cris, et pour n’en pas perdre l’habitude, leurs femmes et leurs enfans tendirent les mains du rivage.

Vietri, vue de la mer, présente un admirable coup d’œil. Ses bourgades étagées l’une sur l’autre, et dont quelques-unes semblent collées au front des rochers dont le pied plonge dans les flots ; ses maisons blanches auxquelles les reflets soyeux de la mer donnent la transparence de l’albâtre ; ses massifs de citronniers, d’orangers et de grenadiers, aux branches chargées de fruits dorés ; ses bois d’oliviers, au milieu desquels apparaît d’espace en espace la cime arrondie et d’un vert plus vigoureux du garoubier naturalisé sur ces rivages ; ses montagnes, revêtues de la base au sommet de myrthes, d’arbousiers, d’arbustes épineux, et dont les cimes dentelées se dressent vers le ciel avec une sorte de fierté sauvage, tout concourt à former de ce coin du golfe de Salerne l’un des plus séduisans et des plus magnifiques paysages qui soient au monde.

La brise de mer s’était élevée peu après notre départ et creusait de profondes vallées sur la plaine azurée, comme disaient les poètes il y a deux mille ans, lorsque le golfe de Salerne s’appelait la mer Tyrrhénienne. Notre petite barque descendait gracieusement au fond de ces vallées, et remontait légèrement sur leurs pentes ; on eût dit un dauphin se jouant au milieu des flots. Mais toute cette grace et cette gaieté ne nous plaisaient guère, et les nausées auraient bientôt succédé à la désagréable ivresse du mal de mer, si nous n’eussions donné ordre à nos rameurs de se rapprocher de la terre. Là nous commençâmes