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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/22

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comme le jour où il déchargea ses deux pistolets sur ses soldats en fuite [1] ; mais il est vraiment incapable de désespoir. C’est qu’il sent, comme il le dit lui-même, que la voix du genre humain est avec lui. C’est que, « convaincu de son bon droit, il ne peut se figurer que les Américains périssent, bien que leur étoile puisse rester encore quelque temps cachée sous un nuage. » C’est qu’il se dit sans cesse : « La Providence a si souvent pris soin de nous relever, lorsque nous avions perdu toute espérance, que j’ose croire que nous ne succomberons jamais [2]. »

Sa confiance fut justifiée, sa cause triompha. Libérateur de son pays, ce titre pouvait suffire à la gloire de son nom ; mais une destinée plus complète lui était réservée : il devait gouverner sa patrie après l’avoir délivrée. Il devait la sauver deux fois.

Rentré dans la retraite après la paix, étranger, non indifférent au gouvernement de l’Union, il le voyait avec douleur s’affaiblir et se perdre. Il signalait le mal énergiquement à ses amis. Trois choses, qui font la force d’un état, lui paraissaient manquer à l’Amérique : une politique, des finances, une armée. Ce sont ces trois choses qu’il souhaitait et réclamait pour elle. C’était demander qu’avant tout on reconstituât le pouvoir fédéral Tous les hommes éclairés, nous l’avons déjà dit, reconnurent bientôt cette nécessité. Ceux même qui craignaient toute centralisation politique comme une restriction des droits des états et du peuple, ceux qui, soupçonnant toujours un retour des idées et des influences anglaises, formaient dès-lors le parti qui s’est appelé républicain ou, plus justement, démocratique, en opposition au parti fédéraliste, ceux-là voulaient alors la constitution ; et, quand elle fut faite, ils voulurent pour premier président des États-Unis le général Washington.

Gardons-nous de retracer ici son gouvernement. Il faudrait citer M. Guizot, qui le premier l’a jugé. Et pourquoi citer par fragmens ce qui sera lu tout entier ? Disons seulement que, malgré les luttes, les dissensions, les passions croissantes d’une société démocratique, Washington réussit à rester le chef de l’état, à ne point devenir un chef de parti ; c’est le grand problème du gouvernement d’un peuple libre. En montant au pouvoir, il avait réuni dans le même cabinet les deux chefs des opinions belligérantes Hamilton et Jefferson,

  1. Ce fut à la retraite de Haerlem. Correspondance, tome III ; lettre au président du congrès, 1776.
  2. Lettre à Bryan Fairfax, tome III. — Lettre à J.-A. Washington, tome III. — Vie de Washington, par M. Spartes. — Appendice.