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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/219

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du polythéisme quand Virgile en eut résumé la poésie, exprima de toutes les manières que les hommes ont les mêmes commencemens et la même origine, que nul n’est plus noble qu’un autre, s’il n’a l’esprit plus droit et mieux doué [1]. Le christianisme, qui tira sa plus grande puissance de la promesse d’une autre vie, déclara les hommes égaux devant Dieu, pour la rétribution des récompenses et des peines éternelles. Aussi cette manière de poser la question n’empêcha pas les sociétés modernes de puiser leur origine et leur légitimité dans l’antiquité des races et la noblesse du sang. L’esprit lutta contre ces obstacles. Les prêtres et les jurisconsultes représentèrent les résistances et la supériorité de l’intelligence. Les lettrés et les philosophes leur succédèrent. Enfin la conscience sociale fut émue ; elle proclama tout ensemble l’égalité des hommes entre eux et les droits de l’esprit. La loi révolutionnaire écrivit ces mots : Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Tous les citoyens sont admissibles aux places et emplois, sans autre distinction que celle des vertus et des talens. On eût dit qu’on se fût proposé de traduire la pensée du philosophe romain que nous avons cité : Nisi rectius ingenium et artibus bonis aptius.

La conséquence de cette reconnaissance de l’égalité était l’élection, qui n’est elle-même que la volonté envahissant la sphère du hasard. Au fond, dans la réalité, tout est élection. Quelque chose et quelqu’un sont toujours préférés à d’autres choses et à d’autres hommes, et la liberté est incessamment présente à quelque degré dans les faits sociaux. Mais il y a des époques et des constitutions où elle se manifeste davantage, où elle s’écrit expressément. Alors les affaires humaines ne vont plus par instinct, mais par délibération : on discute les actes et les hommes ; on parle beaucoup, quelquefois trop ; souvent aussi l’élection démocratique est corrompue par l’envie, la calomnie, l’ignorance ; et, si l’investiture par la naissance ou par le choix du roi a ses inconvéniens, l’élection populaire a aussi ses écueils. Le problème que doit se proposer toute démocratie intelligente, est d’arriver au choix du mérite par le bon sens ; il ne saurait jamais recevoir une solution complète, et voici pourquoi : choisir, c’est préférer ; préférer, c’est juger. Un jugement à porter sur les choses et sur les hommes demande une raison tantôt moyenne, tantôt supérieure ; les électeurs officiels d’une démocratie peuvent souvent suffire à la première

  1. Eadem omnibus principia, eademque origo : nemo altero uobilior, nisi cui rectius ingenium et artibus bonis aptius. (De Beneficiis, lib. III, cap. XXVIII)