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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/212

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honorable pour l’esprit français que cette bonne foi et cette sécurité. La noblesse applaudissait à l’ambition et aux talens du tiers état. La grande majorité du clergé des villes et des campagnes ne croyait pas que la religion fût menacée par les progrès et les applications de la philosophie. Lorsque la révolution de 1640 éclata de l’autre côté du détroit, la lutte s’engagea sur l’interprétation de la constitution même ; les deux camps furent sur-le-champ nettement tracés, et, après la guerre, les résultats politiques d’une collision qui avait immolé un roi sans changer la société furent rédigés d’une manière précise. Chez nous, rien de pareil ; on ne songe pas, au début, à se combattre les uns les autres, mais à marcher tous ensemble vers une félicité commune ; on va vers l’inconnu, et l’on se propose l’infini. Ce fut notre grandeur dans l’histoire de l’humanité, ce fut notre écueil pour nos intérêts politiques. Chaque siècle refera l’histoire de la révolution française : ce magnifique sujet viendra toujours d’intervalle en intervalle provoquer le génie de l’artiste et du penseur, et cette inévitable séduction multipliera les peintures de ce prodigieux mouvement. Mais si nos pères ont légué à l’imagination et à la philosophie des âges futurs un inépuisable aliment, ils ne nous ont pas laissé, à nous, une succession claire, un héritage tranquille. L’irruption des idées, et non le développement des institutions, a produit les changemens sociaux qu’a commencés l’année 1789. Tout a été immense, mobile, variable. Nous avons ébranlé le monde, et nous ne sommes pas encore remis du choc que nous lui avons imprimé. Mais aujourd’hui que les autres peuples ont reçu la commotion électrique, il nous est bien permis de songer à nous et d’appliquer nos forces à nos propres destinées. Le dévouement d’une nation a des bornes ; il est beau sans doute pour un peuple de répandre des idées et de distribuer aux hommes des principes, comme un pain fortifiant, mais à la condition de survivre à son apostolat. Un peuple ne peut pas, comme un seul homme, disposer de lui-même, pour se jeter dans le gouffre au profit de tous, et il doit se proposer la perpétuité comme un devoir sacré. Quand la Grèce eut donné la philosophie au monde, elle mourut, comme si elle eût partagé la ciguë avec Socrate. La Judée, comme nation, expira sur la croix du Christ ; car, lorsqu’elle eut enfanté la religion nouvelle, elle fut dispersée et condamnée au vagabondage d’un exil éternel. Heureusement il a été donné aux peuples modernes d’échapper à la fatalité antique ; mais c’est toujours un périlleux honneur de donner la vie à une grande idée, et cette gloire onéreuse veut être accompagnée de beaucoup de prudence.