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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/211

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ne chercherait-il pas à se rendre compte de ce qu’il doit admettre et de ce qu’il doit rejeter ?

Il est, dans l’histoire des sociétés humaines, des faits primordiaux dont la fécondité paraît inépuisable. D’innombrables générations en ressentent les effets, et elles en déduisent, à travers les siècles, les conséquences dernières. La révolution française est un de ces faits générateurs, et nous ne nous apercevons pas assez que nous sommes au début de ses déductions, méprise ordinaire qu’on retrouve souvent dans l’histoire, et dont ne peut même nous préserver l’expérience d’une humanité qui se croit vieille. Je voudrais ici, m’occupant, non des hommes, mais des principes, non des faits, mais des idées, discerner ce qui, dans les théories conçues par nos pères, est durable et vrai, ce qu’elles peuvent avoir d’éphémère et de controuvé ; distinguer dans leurs passions les élans généreux d’avec les emportemens injustes, les flammes pures de l’enthousiasme d’avec les sombres ardeurs du délire et du crime. Cet examen nous semble d’autant plus opportun, que le moment est arrivé pour notre âge d’affirmer son esprit et son but. Il a, pour ainsi dire, assez cultivé sa mémoire ; il doit surtout aujourd’hui exercer son jugement : il sait assez d’où il procède, il doit s’informer où il tend. Les traditions et les faits révolutionnaires sont présens à la pensée de tous ; ils ont triomphé de l’oubli qu’avaient voulu jeter sur eux l’empire et la restauration connus, ils veulent être jugés. Quand l’homme est en pleine possession de sa raison, le premier usage qu’il en fait n’est-il pas de jeter un œil scrutateur sur les traditions et les maximes avec lesquelles on l’a élevé, de les soumettre à une analyse sévère, afin de connaître ce qu’elles renferment d’alliage et d’erreurs, ce qu’elles contiennent de vérités et d’or pur ? Dans l’ordre politique, la même obligation se retrouve, et nous l’estimons aujourd’hui plus impérieuse que jamais ; car il faut marcher en avant, il faut savoir à quel génie appartiendra notre siècle, s’il sera la proie de mouvemens désordonnés, la dupe de parodies impuissantes, ou bien si, vivant de sa propre pensée, il pourra remplir le devoir et la grandeur d’une originalité nécessaire.

La France du dernier siècle, jusqu’à l’explosion de 1789, fut une académie et un salon. On élaborait les idées ; on écrivait des livres clairs, précis, éloquens. Les théories les plus hardies circulaient dans des entretiens vifs et légers ; et tout avait été conçu, rédigé, compris, avant que l’action commençât. Tous conspiraient pour une réforme générale, aucun ne pensait qu’il pût en être victime ; on ne demandait rien contre personne. Rien de plus caractéristique et de plus