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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/193

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dit-il, à cause d’une tache qui ne s’est jamais vue en une princesse de ce mérite, qui est que, bien loin de donner la loi à ceux qui avaient une particulière adoration pour elle, elle se transformait si fort dans leurs sentimens qu’elle ne reconnaissait plus les siens propres. » En tout temps, que ce fût M. de La Rochefoucauld, ou M. de Nemours, ou à Port-Royal M. Singlin, qui la gouvernât, Mme de Longueville se servit moins de son esprit que de celui des autres.

M. de La Rochefoucauld, pour la guider dans la politique, n’y était pas assez ferme lui-même : « Il y eut toujours du je ne sais quoi, dit Retz, en tout M. de La Rochefoucauld. » Et dans une page merveilleuse où l’ancien ennemi s’efface et ne semble plus qu’un malin ami, il développe ce je ne sais quoi par l’idée de quelque chose d’irrésolu, d’insuffisant, d’incomplet dans l’action au milieu de tant de grandes qualités. « Il n’a jamais été guerrier, quoiqu’il fût très soldat. Il n’a jamais été par lui-même bon courtisan, quoiqu’il eût toujours bonne intention de l’être. Il n’a jamais été homme de parti, quoique toute sa vie il y ait été engagé. » Et il le renvoie à être le plus honnête homme dans la vie privée. Sur un seul point j’oserai contredire Retz : il refuse l’imagination à La Rochefoucauld, qui me semble l’avoir eue grande [1] : encore une fois, il commença par pratiquer le roman, du temps de Mme de Chevreuse ; sous la Fronde, il essaya l’histoire, la politique, et la manqua. La vengeance et le dépit l’y poussaient plus qu’une ambition sérieuse : de beaux restes de romans venaient à la traverse ; la vie privée et sa douce paresse, par où il devait finir, l’appelaient déjà. A peine embarqué dans une affaire, il se montrait impatient d’en sortir : sa pensée essentielle n’était pas là. Or, avec la disposition entraînée de Mme de Longueville, qu’on songe à ce qu’elle dut devenir en conduite dès l’instant que ce je ne sais quoi de M. de La Rochefoucauld fut son étoile, et autour de cette étoile, comme autant de lunes, ses propres caprices.

Ce serait trop entreprendre que de les suivre ; et, à l’égard de M. de La Rochefoucauld, ce serait souvent trop pénible et trop humiliant [2], pour ceux qui l’admirent, que de l’accompagner. Le résultat chez lui vaut mieux que le chemin. Qu’il suffise d’indiquer que, durant

  1. Même comme écrivain, quand il dit : « Le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement. »
  2. Ce mot d’humiliant ne semblera pas trop fort à ceux qui ont lu sur son compte les Mémoires de la duchesse de Nemours, le récit surtout de cette triste scène au parlement, où il tient Retz entre deux portes, et les propos qu’il y lâcha et qu’il essuya. Oh ! que de sensibles déchirures au noble et galant pourpoint !