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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/189

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cherche sous son chevet le livre de la veille : c’était Elvire et Lamartine ; on trouve en place La Rochefoucauld. Ouvrons-le donc ; il console, à force d’être chagrin comme nous ; il amuse. Ces pensées qui aux jours de la jeunesse révoltaient comme trop fausses ou ennuyaient comme trop vraies, et dans lesquelles on ne voyait que la morale des livres, nous apparaissent pour la première fois dans toute la fraîcheur de la nouveauté et le montant de la vie ; elles ont aussi leur printemps à elles ; on les découvre : Que c’est vrai ! s’écrie-t-on. On en chérit la secrète injure, on en suce à plaisir l’amertume. Cet excès même a de quoi rassurer. S’enthousiasmer pour elles, c’est déjà en quelque façon les dépasser et commencer à s’en guérir.

M. de La Rochefoucauld lui-même, il est permis de le conjecturer, en adoucit sur la fin et en corrigea tout bas certaines conclusions trop absolues ; durant le cours de sa liaison délicate et constante avec Mme de La Fayette, on peut dire qu’il sembla souvent les abjurer, au moins en pratique ; et cette noble amie eut quelque droit de se féliciter d’avoir réformé, ou tout simplement d’avoir réjoui son cœur [1].

La vie de M. de La Rochefoucauld, avant sa grande liaison avec Mme de La Fayette, se divise naturellement en trois parties, dont la Fronde n’est que le milieu. Sa jeunesse et ses premiers éclats datent d’auparavant. Né en 1613, entré dans le monde dès l’âge de seize ans, il n’avait pas étudié, et ne mêlait à sa vivacité d’esprit qu’un bon sens naturel encore masqué d’une grande imagination. Avant le nouveau texte des Mémoires découvert en 1817, et qui donne sur cette période première une foule de particularités retranchées par l’auteur dans la version jusqu’alors connue, on ne se pouvait douter du degré de chevalerie et de romanesque auquel se porta tout d’abord le jeune prince de Marsillac. Buckingham et ses royales aventures paraissent lui avoir fait un point de mire, comme Catilina au jeune de Retz. Ces premiers travers ont barré plus d’une vie. Tout le beau feu de La Rochefoucauld se consuma alors dans ses dévouemens intimes à la reine malheureuse, à Mlle d’Hautefort, à Mme de Chevreuse elle-même : en prenant cette route du dévouement, il tournait, sans y songer, le dos à la fortune. Il indisposait le roi, il irritait le cardinal : qu’importe ? le sort de Chalais, de Montmorency, de ces illustres décapités, semblait seulement le piquer au jeu. Dans un certain moment (1637, il avait vingt-trois ou vingt-quatre

  1. Voir dans cette Revue l’article sur Mme de La Fayette, 1er septembre 1836.