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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/163

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l’Angleterre et le roi George. Enfin ce venu fut exaucé. A la suite d’une longue pêche sur l’îlot de Bounty, où, durant six mois, il s’était nourri de la chair des phoques et désaltéré avec l’eau de pluie, Doua-Tara arriva enfin en vue de Londres. Là, d’autres déceptions l’attendaient. Comme il insistait pour voir le roi, on le traita comme un enfant, on l’amusa avec des paroles. L’insulaire n’osait se plaindre, mais il souffrait visiblement : sa santé dépérissait à vue d’œil ; la fièvre et la toux le consumaient. Enfin, il repartit pour les mers australes, et rencontra, à bord du bâtiment qui le portait, M. Marsden, chapelain de Sydney et chef de la mission de Parramatta, qui le prit en amitié, le fit soigner, le vêtit, le consola. A son arrivée dans la Nouvelle-Galles du Sud, on employa l’insulaire aux travaux du petit domaine des missions : il y apprit à semer et à récolter le blé, et, quand son éducation agricole fut assez avancée, on le renvoya dans sa patrie avec quelques sacs de semences et des instrumens de labour.

Il était dit que le malheureux insulaire passerait par les plus rudes épreuves. Au lieu de déposer son passager sur les plages de la Nouvelle-Zélande, ainsi qu’il s’y était engagé, le nouveau capitaine se conduisit comme ses devanciers ; il le garda, s’en servit pour traiter le long des côtes, et l’employa ensuite à la pêche de la baleine. Dans cette campagne, Doua-Tara donna une preuve bien remarquable de son courage et de son dévouement. Une baleine venait d’être achevée ; elle flottait sur l’eau, quand le capitaine voulut s’assurer sa proie par un dernier coup de harpon. L’animal conservait encore un reste de vie : il se débattit sous le fer, et, brisant d’un coup de queue la fragile embarcation, il blessa grièvement le capitaine à la jambe. Le navire louvoyait alors à un mille de distance : la seule chance de salut était de le rejoindre à la nage. Tout l’équipage du canot prit ce parti à l’exception de Doua-Tara, qui ne désespéra pas de sauver son capitaine. Avec une adresse inouïe et tout en maintenant sur l’eau ce corps presque inanimé, il parvint à composer des débris de l’embarcation une sorte de radeau sur lequel il le déposa, puis il poussa ce lit flottant dans la direction du navire. On accourut et on les recueillit tous les deux.

Ainsi la Nouvelle-Zélande, objet des vœux de l’insulaire, semblait fuir devant ses yeux comme un mirage. Doua-Tara ne la revit qu’après avoir fait une dernière halte à Sydney et à Parramatta, où de nouveaux dons complétèrent son capital d’instrumens agricoles. Il arriva dans la baie des Iles, heureux de pouvoir enfin commencer ses expériences. Sans perdre de temps, il rassembla ses parens, ses