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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/161

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permit quelque repos. Le capitaine éclata en invectives, priva l’insulaire de sa ration, le menaça de le jeter à la mer, puis, poussant la barbarie plus loin, le fit fouetter au pied du grand mât. En vain George se plaignit-il de ce traitement ; en vain, invoquant sa qualité de passager, ajouta-t-il qu’il était chef dans son pays, et qu’on outrageait son rang en le traitant comme un esclave : on ne l’écouta point, et de nouveau on le déchira de coups. Quand il arriva dans la baie de Wangaroa, ses reins étaient sillonnés de cicatrices.

A peine débarqué, George raconta tout à son père, lui montra les stigmates de sa honte, et lui en demanda la réparation. Un complot fut tramé. On profita du moment où le capitaine s’était rendu à terre avec une portion de son équipage pour surprendre le navire et massacrer les matelots qui le gardaient. En même temps le chef indigène attaquait sur la plage les Anglais, qui s’y étaient imprudemment dispersés, et assommait le capitaine d’un coup de casse-tête. Tous ses compagnons eurent le même sort : les victimes furent rôties et dévorées ; et plus tard les héros de ce banquet se plaignaient d’un singulier mécompte, la chair des blancs étant infiniment moins délicate, disaient-ils, et moins succulente que celle des sauvages. Sur soixante-dix personnes qui montaient le Boyd, il n’échappa que deux femmes et un enfant. Le mousse de la chambre fut aussi sauvé, grace à l’intervention de George. Ce jeune homme avait eu quelques attentions, quelques soins pour l’insulaire durant la traversée. Au plus fort du carnage, il l’aperçut, et se jetant dans ses bras : — George, s’écria-t-il, vous ne voudriez pas me tuer, n’est-ce pas ? — Malgré l’exaltation, du moment, le Zélandais se sentit ému. — Non, mon garçon, lui dit-il ; vous êtes un bon enfant, on ne vous fera point de mal. — En effet, il fut épargné. Cette catastrophe du Boyd fut fatale de plusieurs manières. Dans la première ivresse du triomphe, les vainqueurs mirent le feu à un baril de poudre qui fit sauter une portion du navire et quelques naturels, parmi lesquels se trouvait le père de George ; et plus tard, quand il s’agit de tirer vengeance de cette sanglante affaire, les Anglais en firent retomber la responsabilité, par une déplorable confusion de noms, sur un chef qui y avait joué un rôle honorable et conciliateur. Ainsi les représailles s’engendraient les unes des autres.

A la longue, cependant, on éprouva des deux côtés le besoin de s’entendre. Les Européens y furent conduits par le mobile commercial, les indigènes par le désir de posséder des armes à feu. Ces armes devaient leur assurer la supériorité dans les guerres locales, et rien